Spécialisé sur l’adventisme et les problématiques sociales et religieuses antillaises, auteur de plusieurs ouvrages, Fabrice Desplan nous partage son regard de sociologue sur les évolutions récentes du monde adventiste de France, en lien avec la francophonie. Premier volet de l’interview. 

1/ Fabrice Desplan, pouvez-vous vous présenter ?

Après une maîtrise de sociologie à l’Université de Lille 1 sous la direction de Bruno Duriez, intitulée Analyse sociologique d’un groupe religieux minoritaire. Les adventistes du 7ème Jour, j’ai poursuivi mes recherches dans ce domaine via une thèse de doctorat. Soutenue en 2005 à l’Université de Lille III, cette thèse s’intitule Structuration de l’action collective adventiste : approche d’un groupe religieux minoritaire dans le Nord de la France.

J’ai depuis publié plusieurs ouvrages, dont Ces protestants que l’on dit adventistes (L’Harmattan, 2012, en codirection avec Régis Dericquebourg) et Regards croisés sur l’Eglise adventiste du septième jour (ed Vie et Santé, 2016). Actuellement, installé à Lille, je mène des recherches et réalise des actions dont l’ambition est d’irriguer, humblement, la société des valeurs protestantes. J’assume une sociologie à éthique protestante, active et au service de tous. Concrètement, je conseille des structures de santé sur les problématiques éthiques et managériales. Je réalise des expertises pour des commanditaires autour du fait religieux. Enfin, j’observe les enjeux sociaux actuels de la société antillaise en entretenant des liens avec des chercheurs locaux et des leaders d’opinion.

2/ Vous êtes un grand spécialiste de l’adventisme en France. Quel regard portez-vous sur ses relations avec l’Outremer francophone ?

La croissance de l’adventisme en France doit beaucoup à la migration et à l’apport de francophones ultramarins.

La réflexion adventiste à ce sujet évolue. 70% des 54 000 Adventistes en France sont basés en Outremer, essentiellement en Guadeloupe et en Martinique[1]. Les Antillais sont proportionnellement surreprésentés au sein de la SDA dans l’hexagone, par rapport à leur présence dans la population globale. Par ailleurs, les migrations issues du processus de décolonisation ont permis l’arrivée de minorités issues de l’ancien Empire colonial (Madagascar, Afrique de l’Ouest et central). Ceci favorise une certaine circulation francophone.

3/ L’adventisme en France s’est-il nourri aussi d’autres apports ? Où en est sa réflexion sur ces questions ?

Il y a aussi l’apport d’adventistes d’Europe de l’Est, du Brésil, et plus anciennement de l’Europe du Sud. Bien qu’étant une situation ancienne, l’impact de ces apports démographiques suscite aujourd’hui une réflexion renouvelée.

On constate une attention accrue portée par les institutions adventistes pour mieux appréhender les effets de cette croissance sur l’acceptation de l’adventisme dans l’Hexagone. C’est particulièrement le cas au sein de la Fédération France Sud des églises adventistes, qui sollicite les expertises en sciences humaines, ce qui aide à produire une nouvelle acuité ecclésiologique[2].

4/ Et qu’en est-il des réseaux adventistes aujourd’hui ?

La mise en réseau fonctionne bien, avec diverses institutions protestantes représentatives. Elle montre un décentrement identitaire de la SDA qui au départ, à ses débuts avait plutôt voulu s’isoler des autres réseaux protestants. L’entrée dans la FPF, les échanges avec le Conseil National des Evangéliques de France (CNEF) et, auparavant, avec l’AEF (Alliance Evangélique de France), les liens avec le réseau FEF, illustrent une ère du dialogue et de travail en commun. La collaboration de la Faculté adventiste de Collonges avec d’autres Instituts protestants et laboratoires publics est aussi très révélatrice.

Les liens universitaires se sont intensifiés entre la Faculté adventiste de Collonges et l’Institut lémanique de Théologie pratique, l’Institut catholique de Paris ou encore l’Institut Protestant de Théologie. Nous sommes bien loin des premières heures de la SDA où Ellen G. White, leader charismatique et historique, déclarait que « le nom adventiste du septième jour sera un reproche constant au monde protestant ».

5/ Repérez-vous d’autres évolutions marquantes ces dernières années ?

J’en verrais deux. Une évolution marquante est une tendance interne visant à promouvoir la pertinence des marqueurs identitaires adventistes, en tant que propositions audibles en phase avec les attentes sociales. Communiquer par exemple sur : la promotion du végétarisme, une conscience environnementale, l’engagement pour la défense de la liberté de conscience[3] ou l’hygiénisme, est perçu comme un atout à valoriser.

Dernier point : l’accélération de la numérisation et du recours aux technologies digitales avec la crise de la Covid-19. La SDA a densifié le recours aux plateformes de vidéo conférence et de télétravail pour réduire les distances. La digitalisation des liens est une nouvelle norme, dans la francophonie et au-delà. Elle ne se justifie plus par la crise sanitaire, mais par les nouvelles habitudes sociales qui se sont installées. La forte audience digitale pousse à se questionner sur l’évolution de la notion de communauté. Comment faire lien quand les individus optent par choix et non plus par contrainte aux relations en distanciel ? C’est une question majeure pour une église où le présentiel était un indicateur du niveau d’engagement.

 

[1] Voir : https://adventiste.org/statistiques-adventistes/ Attention a bien retrancher le Luxembourg et la Belgique des statistiques pour obtenir 53 586.

[2] Fabrice Desplan. « De brefs repères ethnologiques de l’histoire de l’Eglise adventiste du septième en France hexagonale à une meilleure problématisation de la culture ». Rencontre pastorale des églises adventistes de la Fédération France Sud, Feb 2021, Saint-Félix-de-Pallières, France. 2022. ⟨halshs-03697492⟩ (Conférence).

[3] Jean Baubérot, « L’Association Internationale pour la défense de la liberté religieuse et sa revue Conscience et liberté », in Fabrice Desplan, Régis Dericquebourg, Ces protestants que l’on dit adventistes, Paris, L’Harmattan, 2005, pp 121-136.