Le pasteur Djamba Albert Watto (1941-2026) a tiré sa révérence entre le 1er et le 2 janvier 2026. « C’est un baobab qui vient de tomber, un général… une bibliothèque vivante qui ferme définitivement ses portes ». C’est par ces mots que l’Entente et Coordination des Œuvres Chrétiennes (ECOC) a commencé un faire-part de décès, qui annonce aussi deux veillées de recueillement, les 3 et 10 janvier 2026 au Blanc-Mesnil (France, 93).

 Retour sur un parcours de bâtisseur

Originaire de la République du Congo -Congo Brazzaville-, Djamba Albert Watto commence une carrière d’instituteur à Bujumbura (Burundi). Il anime aussi, en parallèle, un programme radio évangélique en langue swahili, au sein de Radio Cordac (Corporation Radiodiffusion de l’Afrique Centrale).

En janvier 1976, il s’installe ensuite en France, où il arrive comme réfugié politique. Converti, chrétien engagé, désireux d’assurer des responsabilités ecclésiales, il étudie à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (section des sciences religieuses) et à l’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne, pour devenir ensuite pasteur assistant. C’est au sein de l’Accueil fraternel de la Mission franco-suisse du Tchad, conduite par Mr et Mme Fermaud, qu’il forge ses premières armes pastorales. Il fait par ailleurs la connaissance du pasteur Charles Guillot (Radio Evangile) en 1977. Un an plus tard, tout en poursuivant ses activités de pasteur, il commence à développer les programmes en français de Trans World Radio à la demande de Charles Guillot. Intitulés « Le défi de l’Afrique », ils diffusent dans la francophonie jusqu’en 1998.

Dix ans plus tard, il prend la suite de Jean-Luc Cosnard à la tête de Radios-Ebène Développement, une radio fondée par Charles Guillot. Il aiguise alors son intérêt pour la mission, et pour le rôle que peuvent y jouer les Eglises de diaspora, nourrissant une réflexion qui ne le quittera plus (1). A bien des égards, on peut le considérer comme un des grands précurseurs de l’essor d’une médiasphère francophone évangélique articulant Afrique et Europe.

Fondateur du réseau des Eglises ECOC (rattaché au CNEF)

Parallèlement à ses activités radiophoniques, Albert Watto ne se contente pas de poursuivre ses engagements pastoraux. Il s’attache aussi à organiser en réseau les Eglises africaines qui se multiplient en France depuis les années 1980. Un autre pasteur, Majagira Bulangalire, développe cette même vocation. A l’image de Ruben Saillens et de Philémon Vincent, au début du XXe siècle, qui organisèrent le baptisme en deux grandes familles fédérées ou associées, Watto et Bulangalire structurent le champ des Eglises africaines -principalement congolaises- en deux robustes réseaux d’Eglises locales, inscrits dans un mélange de concurrence et d’émulation fraternelle. Tandis que Majagira Bulangalire crée la CEZAF en 1989-90, devenue la CEAF, rattachée à la Fédération Protestante de France, Albert Watto met en place, à partir de 2001, l’ECOC, l’Entente Congolaise des Oeuvres Chrétiennes. Ce lancement intervient après une première « conférence européenne des pasteurs congolais ». Initiée par Albert Watto dans le but « de créer un certain dynamisme de fraternité et de confiance entre les églises congolaises » (2), elle rassemble en juin 2000 près de 80 délégués au Centre Le Rocheton, près de Melun. Son thème : « Vous serez mes témoins ». Les adhésions au nouveau réseau se succèdent.

En octobre 2008, lors de l’assemblée générale au Blanc-Mesnil, l’ECOC change partiellement de nom. La raison ? L’adhésion d’Églises non-congolaises, et un désir de sortir d’une définition nationale. L’ECOC devient l’Entente et Coordination des œuvres Chrétiennes. L’ECOC se targue, en 2009, de compter en son sein 81 adhérents, principalement des Églises locales africaines ou afropéennes. Fondée par Albert Watto, l’ECOC se rattache au Conseil National des Évangéliques de France dès son officialisation en 2010, après avoir précédemment participé au CNEF officieux. Le pasteur Watto s’est révélé un grand appui du CNEF en direction des Eglises postcoloniales, apportant son expertise et ses réseaux au service d’une dynamique de communion qui évite le « vase clos ».

« Entrepreneur de Dieu » engagé pour la formation des pasteurs

Les objectifs de l’ECOC, formalisés par Albert Watto et son équipe, n’ont guère changé depuis. Il s’agit alors, selon le portail de l’ECOC, d’être « une référence officielle des associations adhérentes », de « défendre les intérêts des Églises et œuvres chrétiennes évangéliques issues de l’immigration », de « défendre les valeurs chrétiennes et promouvoir des règles de bonne conduite visant la pratique du ministère ». Il convient enfin d' »aider et faciliter l’intégration des Églises immigrées dans la société française », et d' »encourager les initiatives positives et dénoncer les actions qui discréditent l’honneur du Corps de Christ ». En quelques mots : représenter, témoigner, réguler, former. « Je suis partisan de l’intégration sociale, déclare-t-il à la pasteure Marianne Gueroult. Je dispense des séminaires d’intégration dans le cadre du Département africain (DEPAF) de l’Institut biblique de Nogent-sur-Marne. Nous ne voulions pas avoir une union d’Églises qui, par son nom, nous poserait un problème identitaire chrétien et évangélique » (3).

C’est sur la base de ces fils directeurs qu’Albert Watto s’est investi dans la formation des pasteurs africains à l’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne, où il contribue au développement d’un Département Africain de Missiologie, Théologie Pastorale et Formation Biblique (DEPAF) qui élargit et recompose les collaborations francophones. Après plus de quinze ans d’engagement dans ce cadre, il se réoriente, avec le pasteur haïtien Luc Saint Louis, dans la création de l’Institut Baptiste Afro-Caribéen (IBAC) au Blanc-Mesnil. Dans l’attente d’un travail plus exhaustif, on ne saurait répertorier ici toutes les initiatives conduites, sur plus d’un demi-siècle de ministère, par cet « entrepreneur de Dieu » passionné et investi.

En juillet 2023, Albert Watto avait été honoré à Strasbourg par un « Prix Annuel des Prédécesseurs », une distinction qui récompense des personnes évangéliques ayant apporté une contribution significative à la société au cours de leur vie. Cette cérémonie fut l’occasion de mettre en lumière son influence durable en Europe, en particulier auprès des communautés africaines et francophones.

Au panthéon des principaux architectes évangéliques d’une francophonie afropéenne postcoloniale, Albert Watto laisse un héritage riche et varié, dont plusieurs publications (4). A défaut du grand livre qu’il n’a pas eu le temps d’écrire, il nous a proposé, au fil des années, de nombreuses contributions qui constituent, aujourd’hui, autant de jalons pour avancer dans une meilleure intelligence réciproque des Églises africaines et Églises afropéennes. Nul doute qu’au-delà des hommages qui se succéderont en ce mois de janvier 2026, l’élan donné par Albert Watto se poursuivra.

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(1) Albert Watto, « L’engagement des Églises issues de l’immigration pour la mission », in Hannes Wiher, (sous dir.), La mission de l’Église au XXIe siècle. Les nouveaux défis, Charols, Excelsis, 2010, p. 83-92

(2) Interview D’Albert Watto sur le site de l’ECOC (http://www.ecoc.fr/histoire.html), consulté en novembre 2009.

(3) « Un exemple de rapprochement : l’émergence de l’ECOC et ses conséquences », interview d’Albert Watto par Marianne Gueroult, dans Frédéric de Coninck et Jean-Claude Girondin (dir), L’Eglise, promesses et passerelles vers l’interculturalité ? Charols, Excelsis, 2015, p.36.

(4) Lire par exemple Albert Watto (et Jean Ngabana), interviewé par Jean-François Zorn : « Les évangéliques africains vont-ils rechristianiser l’Europe ? », Perspectives Missionnaires,  2013, n°65, dossier « Afrique en mission », p. 22-29.