1/ Comment jugez-vous l’évolution des réseaux FPF et CNEF sur les questions de diversité culturelle et la question du racisme ? Quelles attentes ont à ce sujet les Églises CEAF ?

Il me paraît prématuré, à l’heure actuelle, d’émettre un jugement définitif. Dans l’absolu, la diversité culturelle peut être salutaire : inhérente à l’évolution de l’homme, elle est constitutive de l’humanité elle-même. Si l’on part du principe que toutes les cultures se valent, l’inscription de cette question et les débats qu’elle suscite dans le contexte religieux apparaissent légitimes et même nécessaires.

Cependant, je crains que toutes ces questions autour de la diversité culturelle traduites par des expressions telles que « Églises mosaïques » pour les uns ou « Églises des diasporas » pour les autres, ne fragilisent les liens fédératifs et l’unité protestante au sein de ces réseaux FPF, CNEF.

Étant donné que toute tentative de classification est parfois perçue comme réductrice, ces appellations risquent de devenir sources de tensions et de frustrations. A la longue, cela pourrait conduire à une forme de stigmatisation d’une partie des croyants, et ce, au moment même où la mise en œuvre de la Loi du 24 août 2021 – confortant le respect des principes de la République – appelle à la responsabilité et à la cohésion.

Contrairement à ce que certains pourraient penser, la CEAF est attentive aux évolutions au sein de la Fédération protestante de France. Elle soutient pleinement et participe activement aux actions qui y sont proposées, par exemple, le référentiel relatif aux violences physiques, sexuelles et spirituelles commises par une personne en responsabilité dans l’Église.

Ne pas surinterpréter des réactions légitimes

Quant aux attentes, nous souhaiterions que les réactions légitimes de nos Églises face à certaines injustices ne soient pas toujours interprétées comme une forme de victimisation.

Sans vouloir me répéter, la CEAF tient à ce que les débats et les réflexions sur la diversité au sein du « corps du Christ » n’occultent en rien l’enseignement central de l’Évangile sur le dépassement des différences culturelles (Galates 3,28 ; Romains 10,12 ; Colossiens 3,11).

2/ La « laïcité à la française » évolue vers plus de contrôle et plus de surveillance. Quelles réactions et quelles demandes cela suscite dans les Églises que vous représentez ?

La laïcité à la française concerne l’ensemble des Églises présentes en France. Les Églises de la CEAF sont attentives à la mise en œuvre de ce qu’on appelle le principe de la « laïcité contrôlée », à son évolution, ainsi qu’à ses modalités d‘application dans leur vie quotidienne.

Nos Églises s’efforcent de répondre de manière responsable aux exigences des lois de la République et de s’y conformer. La laïcité garantissant la liberté de croire ou de ne pas croire, la CEAF demeure confiante quant au fait que les dispositifs de contrôle et de vigilance s’exercent dans le respect du droit à la liberté du culte, sans dérive discriminatoire ni connotation raciste.

3/ Vous êtes présidente d’une grande union d’Églises. Quel regard portez-vous sur le rapport du protestantisme à l’autorité féminine ?

À quelques exceptions près, la CEAF reconnait le ministère de la femme. Plusieurs femmes exercent d’ailleurs le pastorat au sein de nos Églises. La CEAF a toujours fait preuve d’ouverture, et souvent, la question ne se pose même pas.

L‘espace francophone, terrain d’expansion missionnaire

4/ La CEAF insiste de plus en plus sur la dimension francophone. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je dirais plutôt que c’est la francophonie qui s’impose naturellement à la CEAF en raison de la proximité linguistique. Toutefois, cette proximité ne saurait, à elle seule, tout expliquer.

La CEAF s’adapte aux réalités liées à l’évolution et à la croissance de ses Églises-membres. Si jadis, la plupart d’entre elles émanaient d’Églises-mères solidement implantées en Afrique, la tendance s’est aujourd’hui inversée. Désormais, les Églises-mères sont établies en France métropolitaine, et l’espace francophone est devenu un terrain privilégié pour l’expansion missionnaire et pour l’implantation de nouvelles églises.

Il convient néanmoins de souligner que le champ missionnaire des Églises de la CEAF dépasse désormais le seul cadre de la francophonie.

5/ Constatez-vous ces dernières années une charismatisation croissante, au sein des Églises CEAF ? Si oui, l’influence plus large de la francophonie y joue-t-elle un rôle ?

Les Églises de la CEAF s’inscrivent dans le protestantisme évangélique, tout en présentant des sensibilités spirituelles diverses. Certes, certaines d’entre elles se reconnaissent dans l’expression charismatique de la foi. Toutefois, il convient de préciser que la « charismatisation » n’est nullement une spécificité propre aux Églises de la CEAF puisque les expressions similaires se retrouvent aussi dans bien d’autres Églises.

Ce qui nous importe avant tout, c’est la recherche de l’équilibre dans la vie ecclésiale comme dans la pratique spirituelle. L’ensemble demeure donc marqué par une réelle hétérogénéité, qui est le reflet de la diversité interne de nos Églises.

6/ Au fil des années, la francophonie protestante s’est transformée. Comment voyez-vous les évolutions qui se dessinent à l’heure des réseaux sociaux et d’une « jeunesse consciente » qui frappe à la porte ?

Nos jeunes partagent pleinement les valeurs d’une « jeunesse consciente » que l’on retrouve aujourd’hui dans toutes les Églises. Force est de constater qu’à l’heure actuelle, la plus grande – et sans doute la plus dynamique – des « Églises » est celle des réseaux sociaux et d’internet, indépendamment des appartenances confessionnelles et des sensibilités spirituelles. Ceci à tel point que l’expression « Église universelle » tend progressivement à se détacher de son acception traditionnelle pour revêtir des significations nouvelles, davantage en phase avec les réalités socioculturelles, religieuses et spirituelles contemporaines.

Le rassemblement des croyants autour du Christ ne s’effectue plus exclusivement dans un lieu consacré, dans un espace physiquement délimité. La notion d’« Église sans frontières » rendrait sans doute mieux compte de ce phénomène.

Dès lors, la pertinence et la pérennité de nos Églises passent nécessairement par leur capacité à se réinventer et à se réformer continuellement, afin de répondre aux aspirations d’une jeunesse en quête de sens, qu’il soit spirituel, identitaire, environnemental, culturel, psychologique ou émotionnel – tout en restant le plus près possible du message de l’Évangile.