La soutenance de thèse EPHE (Sorbonne) en 2016 de Sylvain Aharonian (sous la dir. de JP.Willaime)[1] , est l’occasion de mieux connaître les assemblées de frères larges, notamment présentes en France et en Suisse.

1) Sylvain Aharonian, pouvez-vous vous présenter ?

Né en 1970, je suis marié et père de trois enfants. Ingénieur diplômé de l’Institut National Polytechnique de Grenoble, j’ai étudié pendant quatre ans à la Faculté Libre de Théologique Évangélique, avant d’exercer un ministère pastoral. Depuis une dizaine d’années, je fais partie de l’équipe des professeurs de l’Institut Biblique de Nogent, où j’enseigne entre autres l’histoire de l’Église à des étudiants de plusieurs nationalités qui ont la francophonie en partage. Je suis également un des responsables de la Communauté Évangélique Protestante de Saint-Maur-des-Fossés.

2) Qui sont ces « frères larges » sur lesquels porte votre thèse de doctorat ?

À l’intérieur du protestantisme évangélique français, les frères larges se distinguent des frères étroits dénommés darbystes. Ils représentent une dizaine de milliers d’adeptes, membres inscrits ou simples sympathisants. Ils forment un réseau de communautés ecclésiales qui fonctionnent sur le mode de l’autogestion. Ils se rattachent en principe aux Communautés et Assemblées Évangéliques de France (CAEF). Leur implantation a débuté dans la seconde moitié du XIXe siècle, dans l’élan du Réveil de Genève et dans la foulée du mouvement des frères de Plymouth. Ainsi, l’implantation en France s’est faite principalement par l’action conjuguée d’évangélistes suisses (francophones) et britanniques.

Depuis leur irruption dans l’Hexagone, les frères larges ont activement évangélisé leurs contemporains, en proposant aux Français(e)s un ethos à la fois exaltant et exigeant : conçue comme une rupture, la conversion donne accès à une nouvelle sociabilité communautaire et détermine un mode de vie alternatif ; l’éthique conservatrice des frères larges entend informer l’ensemble de leur vie, sans discontinuité entre l’ordre religieux et l’ordre profane. Jusque dans l’entre-deux-guerres, alors que la culture globale de la société est encore largement chrétienne, les convertis sont d’extraction plutôt modeste ; le recrutement se diversifie par la suite.

En France et dans la francophonie, les assemblées de frères mettent en avant la collégialité du ministère de la parole. Elles ne sont pas favorables à l’idée d’un clergé, ce qui les oriente vers des formes d’organisation égalitaire caractérisées par un certain mépris du formalisme, jugé pincé et artificiel. Ainsi perdure, non sans grandes concessions désormais, une réticence notoire à l’égard du pastorat sédentaire professionnel. Dans les CAEF, le pouvoir normatif est réparti en principe entre plusieurs anciens, exerçant ensemble, chacun pour une part, le ministère pastoral.

3) Au cours de cette recherche, quelles ont été vos trois plus grandes découvertes ?

L’œcuménisme affectionné par les frères larges n’est pas celui du Conseil Œcuménique des Églises. Ce qui me frappe, c’est qu’il est marqué par la persistance d’une vision non confessionnelle de la religion, conformément à la ligne première des frères de Plymouth : on valorise une forme de christianisme générique. L’usage de toute étiquette confessionnelle tend à être discrédité. Quant à l’attachement, certes désormais modéré, à l’indépendance de l’Assemblée locale, il exprime non pas le travers isolationniste mais une robuste volonté de ne pas entraver la communion de tous les convertis. Le refus dogmatique des clivages partisans semble un des attributs majeurs des frères larges.

Par ailleurs, j’ai trouvé remarquable l’ouverture de ces chrétiens à l’utilisation des mass media. Le mouvement des frères larges a su intégrer la culture de marché et la démarche publicitaire au service de l’évangélisation.

Enfin, j’ai découvert que les frères larges ont entrepris des œuvres sociales méritoires eu égard à leurs effectifs réduits. À partir de la fin des Années folles, ce sont notamment des orphelinats qui ont été fondés : La Maison des Enfants, en Bretagne, La Maison du Printemps et la pouponnière de la maison de repos La Sympathie, à Digne-les-Bains, l’orphelinat Béthel, dans la région lyonnaise, puis, en 1946, l’orphelinat Le Bercail, à Guebwiller. Or, dans chaque cas, l’évangélisation s’est combinée au travail social, selon une démarche typiquement revivaliste. Cependant, la laïcisation croissante de la bienfaisance va peu à peu sonner le glas des établissements fondés dans l’entre-deux-guerres, même si les frères vont tenter pendant quelque temps de continuer à combiner service social et évangélique via quelques maisons d’enfants.

4) Quels sont les liens entre les « frères larges » français et d’autres territoires francophones européens ? 

Historiquement, des liens ont été tissés entre les frères larges de France et de Belgique. Mais c’est indéniablement avec la Suisse que les relations les plus substantielles ont été nouées, au vu de l’activité missionnaire et de la générosité des chrétiens helvètes[2]. Des Français ont d’ailleurs plusieurs fois participé, vers le début du XXe siècle, aux conférences missionnaires des Assemblées romandes, à Morges. Au reste, les rapports sont encore entretenus dans une certaine mesure par la diffusion de la revue Servir en L’attendant, éditée depuis 1946 par les CAEF[3].

5) Y-a-t-il aujourd’hui un impact des « frères larges » français sur la francophonie africaine ? Des relations d’échange ?

Les frères larges français ont développé, depuis le milieu du XXe siècle, une petite action missionnaire au Tchad, s’engageant ici dans les domaines religieux, scolaire, médical, social… Depuis quelques années, leur département missionnaire apporte en outre un soutien aux Communautés Évangéliques Indépendantes de Madagascar : des enseignants sont notamment envoyés là-bas pour donner des cours bibliques. Les assemblées CAEF sont enfin partenaires du Défi Michée, qui vise à une mobilisation internationale contre l’extrême pauvreté, notamment en Afrique sahélienne.

 

[1] Sylvain Aharonian, Les « frères larges » en France métropolitaine. Socio-histoire d’un mouvement évangélique de 1850 à 2010, Paris, thèse de doctorat EPHE (Sorbonne), sous la dir de JP.Willaime, 2016.

[2] Pour une synthèse sur les Églises évangéliques de Suisse (incluant les assemblées de frères), lire Olivier Favre, Les Églises évangéliques en Suisse, origines et identités, Genève, Labor et Fides, 2006.

[3] Le site internet de cette revue est : http://www.servir.caef.net/