Dans le paysage mouvementé de la théologie moderne, peu de sujets sont aussi urgents ou aussi mal compris que la théologie de la paix et de la libération. Ces deux concepts – souvent évoqués séparément – sont en fait inséparables, en particulier dans le contexte de l’injustice systémique, du colonialisme et du nettoyage ethnique. Cette intersection théologique n’est nulle part plus vitale, plus impérieuse sur le plan moral, qu’en Palestine-Israël. Ici, un appel à la paix qui ne s’accompagne pas d’un appel à la libération sonne creux. De même, une lutte pour la libération qui n’envisage pas la paix risque de perpétuer les cycles de déshumanisation. Une théologie solide doit tenir à la fois la paix et la libération, sinon elle s’effondre sous le poids de ses contradictions.
Quelle paix sans justice et libération ?
Une grande partie de la rhétorique théologique et politique dominante dans les milieux occidentaux est aujourd’hui centrée sur le langage de la paix : pourparlers de paix, accords de paix, coexistence pacifique. Les Églises, les mouvements interconfessionnels et les diplomates évoquent la «paix en Terre Sainte» comme une sorte d’idéal sacré. Et en effet, la paix est sacrée. Mais une paix détachée de la justice – en particulier la justice liée à la libération de l’oppression – n’est pas du tout la paix. C’est une pacification. C’est le quiétisme face au nettoyage ethnique. En fin de compte, c’est de la complicité. Lorsque la paix est simplement définie comme l’absence de violence, elle devient un outil entre les mains des puissants. Elle devient un moyen de faire taire les cris des opprimés, de leur demander de « se calmer» et «d’attendre » alors que leurs maisons sont rasées, leurs enfants emprisonnés, leurs terres saisies, leur histoire effacée. Dans le contexte de la Palestine, une théologie qui recherche la paix sans d’abord nommer et s’opposer aux mécanismes de l’apartheid et de la violence coloniale n’est pas une théologie de la paix. C’est une théologie de l’ordre – et d’un ordre violent.
Les paroles du prophète Jérémie sonnent juste : « Ils soignent à la légère la blessure de mon peuple : Paix ! Paix ! disent-ils, et il n’y a pas de paix. » (Jérémie 6,14). Les théologies de la paix qui n’interrogent pas les structures du sionisme, de l’occupation et de la dépossession systémique – tout en demandant aux Palestiniens de « pardonner» ou de « se réconcilier » – n’offrent pas de guérison. Elles offrent une anesthésie au lieu d’un véritable traitement.
Théologie de la libération et non-violence
Par ailleurs, l’Évangile bat au rythme de la libération. De l’Exode au Magnificat, de la proclamation par Jésus de la bonne nouvelle aux pauvres à sa confrontation avec l’Empire romain, la libération est le fil conducteur de l’action de Dieu dans l’histoire. Dieu se tient aux côtés des opprimés. Dieu délivre les captifs. Dieu humilie les orgueilleux et élève les humbles. Toute théologie qui dissocie l’œuvre salvatrice de Jésus de la libération des marginalisés trahit l’Évangile.
En Palestine, cela signifie qu’il faut s’engager sans réserve aux côtés de ceux qui sont sous occupation. Cela signifie affirmer le droit des Palestiniens à œuvrer de manière non-violente contre les systèmes qui nient leur dignité et effacent leur existence. La théologie de la libération, née dans les bidonvilles d’Amérique Latine et approfondie dans la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, trouve une nouvelle articulation dans les camps de réfugiés de Gaza et les checkpoints de Cisjordanie.
Mais il y a là aussi un danger. Si l’on aspire à la libération sans viser la paix – la paix véritable, le Shalom des relations transformées – elle peut devenir une théologie de la vengeance. Une théologie qui déshumanise l’oppresseur et le considère comme irrécupérable risque de reproduire la même violence que celle à laquelle elle s’oppose. Ce n’est pas non plus l’Évangile.
La paix et la libération doivent s’embrasser. Chacune tempère et complète l’autre. La libération donne à la paix son contenu moral. La paix donne à la libération sa vision eschatologique. L’une est la route, l’autre la destination. Les deux faces d’une même pièce.
Pour un avenir commun
Des théologiens palestiniens comme Naim Ateek, Mitri Raheb et Jean Zaru1 insistent depuis longtemps sur cette inséparabilité. Le cri de la théologie de la libération palestinienne n’est pas simplement celui pour l’indépendance ou la souveraineté, bien que celles-ci soient nécessaires. Il s’agit de la dignité humaine, du droit de vivre non seulement à l’abri de l’occupation militaire, mais aussi dans un avenir commun ancré dans la justice. C’est une théologie qui résiste au sionisme non pas parce qu’il est juif, mais parce qu’il s’agit d’une idéologie nationaliste qui consacre la suprématie ethnique et justifie la dépossession. À cette fin, le concept biblique de Shalom est utile. Le Shalom n’est pas l’absence de conflit, mais la présence d’une relation juste entre les individus, les communautés et Dieu. C’est l’élimination de la domination. C’est la restauration de la plénitude. Cette plénitude ne pourra jamais être atteinte par des processus de paix qui ignorent la libération, ni par des mouvements de libération qui refusent d’envisager la réconciliation.
Au cœur de la théologie chrétienne se trouve Jésus-Christ, qui incarne à la fois la libération et la paix. Jésus affronte les puissances oppressives – qu’il s’agisse de l’occupant romain, des élites religieuses ou des exploiteurs économiques – et il ne le fait pas simplement pour détruire, mais pour libérer et transformer. Son amour radical refuse de se contenter d’une paix superficielle, mais il refuse aussi de déshumaniser.
Lorsque Jésus pleure sur Jérusalem, il ne pleure pas parce que les gens sont en colère. Il pleure parce que les gens ne connaissaient pas ce qui permet la paix (Luc 19,42). La paix dont il parle n’est pas la paix par la domination ou la soumission, mais par la libération et la justice. Sa propre crucifixion, une forme de violence d’État, reflète les expériences de ceux qui souffrent aujourd’hui aux mains de l’empire. Sa résurrection est une protestation pour ceux qui sont crucifiés, un oui divin aux marginalisés et un non à la logique de mort.
S’engager comme Église
La réalité actuelle en Palestine-Israël n’est pas seulement une crise politique, c’est une crise théologique. Elle met les communautés religieuses du monde entier face à leurs propres complicités et contradictions. La théologie chrétienne peut-elle rester fidèle à un Jésus libérateur et artisan de paix tout en gardant le silence sur le nettoyage ethnique et la guerre génocidaire contre les Palestiniens, ou pire, en les soutenant ? Peut-on parler de réconciliation tout en ignorant l’apartheid?
Certaines Églises, en particulier dans les pays du Nord, ont été lentes à réagir. La crainte d’être taxées d’antisémites, d’être accusées de faire de la politique ou de créer de la division a réduit de nombreuses chaires au silence. Pourtant, le silence n’est pas neutre. Comme nous l’a rappelé Desmond Tutu2, la neutralité dans les situations d’injustice revient à se ranger du côté de l’oppresseur.
La paix de Jérusalem – pour laquelle on prie si souvent – restera un mirage si elle n’inclut pas la justice pour tous ses habitants. Une véritable théologie de la paix doit reconnaître la violence structurelle du colonialisme de peuplement. Une véritable théologie de la libération doit aspirer à un avenir au-delà de la vengeance, vers la réconciliation, la coexistence et la guérison. Si nous voulons voir les Palestiniens et les Israéliens vivre ensemble dans l’égalité, la justice et la paix, nous devons prendre des mesures audacieuses en tant que chrétiens pour promouvoir cela sérieusement. Nous devons prendre à cœur les paroles de Jésus et les traduire en actes.
- Plusieurs ouvrages de ces théologiens palestiniens sont disponibles en français et sont présentés sur le site des Amis de Sabeel France.
- Desmond Tutu (1931 – 2021), archevêque anglican et grande figure de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud.
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Qui est John S. Munayer ?
John S. Munayer est un chrétien palestinien originaire de Jérusalem qui a grandi dans une école juive israélienne et parle arabe, hébreu et anglais. Aujourd’hui, John est un théologien palestinien diplômé du King’s College de Londres, de l’université d’Édimbourg et de l’Université Libre d’Amsterdam (VU Amsterdam). John s’intéresse à la recherche et à l’écriture sur la théologie palestinienne, le christianisme et le dialogue interreligieux. Il est actuellement doctorant et mène des recherches sur la théologie politique des Palestiniens en relation avec la cérémonie du Feu sacré à Jérusalem. En outre, John est un praticien du dialogue interreligieux, occupant le poste de directeur des relations internationales au Rossing Center pour l’Education et le Dialogue à Jérusalem. John S. Munayer a récemment contribué à l’ouvrage suivant publié en anglais, en septembre 2025 : The Cross and the Olive Tree : Cultivating Palestinian Theology Amid Gaza (La Croix et l’Olivier: cultiver la théologie palestinienne au cœur de Gaza), préfaces de Naim Ateek et de Cedar Duaybis, édité par John S. Munayer et Samuel S. Munayer.
