Par Amir D Bitar, directeur de l’ONG Compassion Protestant Society (CPS)

Que signifie la paix lorsque le monde qui vous entoure semble s’effondrer ? Au Liban et en Syrie, il ne s’agit pas d’une question théorique, mais d’une question existentielle. La paix ne signifie plus simplement l’absence de guerre, mais la capacité de vivre dans la dignité, d’exister sans crainte et de pouvoir espérer de nouveau après une perte immense.

Au sein de CPS, notre ONG, nous croyons que la consolidation de la paix est notre vocation. Un appel profondément enraciné dans notre foi chrétienne, qui nous invite à être des artisans de paix, des agents de réconciliation et des rénovateurs de murs brisés. Pour nous, l’éducation à la paix est la concrétisation pratique de cet appel dans la vie des enfants, des familles et des communautés.

Accueillir les enfants

Notre parcours a commencé avec la création des « Compassion Community Centres », des espaces d’accueil sûrs et propices à la guérison où les enfants syriens réfugiés au Liban ont pu bénéficier d’un soutien éducatif et récréatif. Initialement conçus pour aider ces enfants à entrer dans un processus d’apprentissage scolaire, ces centres sont aussi devenus des sanctuaires de stabilité, de confiance et d’espoir.

En 2024, alors que la crise au Liban évoluait en guerre ouverte, nous avons élargi notre champ d’action pour inclure dans nos centres les enfants libanais vulnérables. Cela nous a amenés à un constat qui donne à réfléchir et qui interroge la profondeur de nos blessures et divisions. Dans la plupart des régions, les enfants libanais et syriens ne peuvent pas apprendre côte à côte. Les communautés sont trop fracturées par la rancœur, la peur et les préjugés (*).

Cette réalité difficile mais révélatrice nous a incités à repenser notre approche. Il ne suffisait pas de fournir des espaces sûrs et des cours de rattrapage pour pallier les lacunes. Les enfants – et leur famille – avaient également besoin de guérison, de dialogue et d’outils pour construire des ponts là où des murs avaient été érigés. Il est devenu évident que la réconciliation et l’éducation à la paix ne pouvaient plus être des thèmes périphériques ; elles devaient être intégrées dans la structure même de nos programmes.

Accompagnement, guérison et réconciliation

Nous avons commencé à prendre des mesures modestes mais significatives. Nos équipes sur le terrain ont commencé à intégrer de nouveaux thèmes dans les activités récréatives de leurs élèves : soutien psycho-social, gestion des émotions et sensibilisation aux traumatismes. Ces premiers changements étaient une réponse à ce que nous observions quotidiennement dans la vie des enfants : tristesse, anxiété, agressivité et repli sur soi. Nos centres sont devenus des espaces non seulement d’apprentissage, mais aussi d’expression de la souffrance et d’accompagnement vers la guérison.

À l’avenir, nous concevrons de nouveaux parcours de formation pour notre personnel sur le terrain et nos éducateurs afin de développer les compétences nécessaires au travail de réconciliation. Cela inclut la communication non violente, la transformation des conflits et des démarches pour faciliter l’inclusion. Notre espoir est que chaque membre de l’équipe, et pas seulement les spécialistes, devienne un vecteur de paix dans sa salle de classe, son quartier ou son contexte d’intervention.

Nous explorons également comment les valeurs religieuses peuvent être intégrées de manière plus intentionnelle dans notre approche de développement de la paix. Dans notre contexte, le pardon, la repentance et le respect mutuel ne sont pas des idéaux abstraits, mais le terreau sur lequel la paix doit se développer. En nous inspirant des Écritures, de la tradition de l’Église et de la sagesse communautaire, nous visons à promouvoir une culture de non-violence qui soit enracinée spirituellement et transformatrice sur le plan social.

De nouveaux projets

Cette évolution coïncide avec le lancement d’une initiative plus large et sur le long terme : le programme Paix et Démocratie. Ce programme ancrera l’engagement de CPS à donner aux individus et aux communautés les moyens de résister à la logique de la violence et de participer activement à la construction d’une société plus juste et plus inclusive.

Sa première manifestation est un projet pilote intitulé Seeds of Peace (Graines de paix), que nous lançons en partenariat avec l’Académie Universitaire pour la Non-Violence et les Droits Humains (AUNOHR : (Academic University for Non-Violence and Human Rights). Grâce à cette initiative, nous formerons un groupe diversifié de 20 jeunes en situation de responsabilité, hommes et femmes, Syriens et Libanais, issus de toutes les confessions, qui constitueront l’équipe centrale portant deux projets ambitieux prévus pour l’année 2026 :

Les écoles non violentes

Cette initiative vise à transformer les écoles en incubateurs de paix en formant les enseignants, les administrateurs et les élèves aux principes et aux pratiques de la non-violence. Il ne s’agit pas simplement d’un complément aux programmes scolaires existants, mais d’un changement dans la culture même de l’école : la manière dont la discipline est gérée, dont les conflits sont résolus, dont les élèves sont encouragés à prendre des initiatives et dont les relations sont construites. Grâce à des ateliers, à des activités en classe, à des campagnes menées par les élèves et à des pratiques réparatrices, les écoles deviendront des espaces où les jeunes apprendront non seulement les mathématiques et les langues, mais aussi l’empathie, le dialogue et la responsabilité éthique. Dans une région où la violence est souvent apprise dès le plus jeune âge, ce projet offre aux enfants un modèle radicalement différent de ce que peuvent être habituellement le leadership et l’emploi de la force.

Des mères pour la non-violence

Reconnaissant le rôle central que jouent les mères dans la structuration des attitudes, des valeurs et des relations au sein du foyer et au-delà, cette initiative aidera les femmes, en particulier les mères, à devenir des agents de guérison et de transformation dans leurs communautés. Grâce à l’apprentissage en groupe, au partage de récits de vie, à la formation au leadership et à la mobilisation communautaire, les participantes seront outillées pour favoriser une communication non-violente, remettre en question des normes nocives et lancer des initiatives de réconciliation au niveau de leur voisinage. Alors que la confiance dans les institutions publiques diminue, l’autorité morale et le rayonnement relationnel des mères peuvent constituer un puissant vecteur de paix. Ce projet vise à faire entendre leur voix, à renforcer leur influence et à créer un mouvement fondé sur la compassion, la dignité et la responsabilité partagée.

Dans le même temps, nos centres (Compassion Community Centres) continueront à servir de plateformes essentielles pour la consolidation de la paix au niveau local : les équipes de terrain développeront progressivement leurs capacités d’intégrer la culture de la non-violence, la prise en compte des traumas et la réconciliation au sein de toutes les activités.

La paix dans notre région, le Levant, ne peut être externalisée. Elle doit être cultivée – lentement, constamment et courageusement – par celles et ceux qui sont enracinés dans les souffrances et les promesses de ces pays. En tant qu’organisation confessionnelle, nous considérons la paix non pas comme un luxe, mais comme une mission. Une graine à la fois, au sein des salles de classe, à travers les conversations et les initiatives communautaires. Nous travaillons à incarner l’espérance de l’Évangile : même dans les endroits les plus divisés, une histoire nouvelle peut commencer.

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(*) A partir de 2011 le Liban a accueilli sur son sol plus d’un million de réfugiés syriens, une présence source de difficultés et de tensions. Les écoles publiques libanaises n’ont pas pu accueillir tous les enfants syriens. Les enfants libanais ont généralement cours le matin et en début d’après-midi ; des temps de cours ont été mis en place l’aprèsmidi pour les enfants syriens, lorsque cela était possible.

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En savoir plus sur l’ONG CPS (Compassion Protestant Society)

L’organisation constitue le bras diaconal de la principale Eglise protestante de Syrie et du Liban : le Synode Arabe ou NESSL (National Evangelical Synod of Syria and Lebanon). Elle a été fondée en 2018 pour développer et professionnaliser un certain nombre d’initiatives mises en place par le Synode et par certaines paroisses protestantes locales, essentiellement au Liban.

L’ACO soutient depuis le début les divers engagements de CPS, notamment l’accueil des enfants syriens réfugiés dans les Compassion Community Centers et des actions de type humanitaire lors de récentes crises et événements graves (l’explosion du port de Beyrouth, la pandémie de la Covid, l’accueil de familles déplacées par le conflit entre la milice du Hezbollah et l’Etat d’Israël, la rénovation d’un centre de soin dans le Sud du Liban…).