Salam n’est pas seulement le mot arabe qui signifie la paix, il est aussi la salutation fréquemment utilisée par tous les Syriens, musulmans et chrétiens. Il est malheureusement ironique que, bien que le mot Salam soit prononcé quotidiennement, il se réfère à une situation que nous, en tant que Syriens, n’avons jamais connue depuis des décennies, voire des siècles.
Le mot grec de paix est utilisé dans le Nouveau Testament pour décrire à la fois l’absence de conflit et la présence d’un état de plénitude, de prospérité et d’harmonie. Il fait référence non seulement à la cessation des combats, mais aussi à la réunion de ce qui a été divisé. Ainsi, le concept de paix du Nouveau Testament, influencé par le concept sémitique de Shalom ou Salam, s’étend au-delà de la simple absence de conflit pour englober un sentiment de bien-être qui couvre tous les domaines de la vie – l’économie, la sécurité, l’éducation, la culture et la santé. Par conséquent, lorsque vous saluez quelqu’un en disant «Salam», vous lui souhaitez un état de tranquillité, de sécurité et de prospérité.
Construire la paix
Malheureusement, dans le contexte syrien actuel, le concept de Salam est étroitement lié à la sécurité et à la survie, notamment en raison de l’absence d’État de droit, de la confusion de la situation politique et sociale actuelle, de l’incertitude de l’avenir et de l’absence d’un pouvoir étatique efficace. L’appartenance à la communauté protestante en Syrie, qui numériquement peut être considérée comme une minorité au sein de la minorité chrétienne, comporte des défis particuliers liés aux droits religieux, au rôle social et à la représentation politique.
Dans ce contexte compliqué, nous, chrétiens syriens, sommes appelés à redéfinir notre compréhension du Salam, en ravivant sa signification biblique globale qui s’étend au-delà de la sécurité et de l’absence de guerre. En ce sens, nous sommes appelés non seulement à profiter des fruits de la cessation des combats et de la fin de la guerre, mais aussi à participer à la construction d’une situation de paix dans laquelle tous ceux qui ont été divisés et séparés sont appelés à se réunir. La paix semble être le titre qui caractérise le reste – pour ne pas dire la minorité – des chrétiens présents en Syrie. Dans son acception chrétienne, la paix est synonyme d’amour, de lutte pour le respect des droits et de la dignité d’autrui, et des efforts pour assurer le bien-être de tous.
Face à l’absence d’un État de droit
Alors que l’État semble incapable de protéger qui que ce soit, au milieu d’une énorme crise identitaire confessionnelle, régionale, tribale et idéologique, et dans une atmosphère nationale où la recherche d’une intervention internationale a plus d’inconvénients que d’avantages, la préservation du Salam est incontournable. La paix est la seule voie non seulement pour survivre, mais aussi pour surmonter le passé sanglant et initier le processus de renouveau de notre pays sachant que seulement « les doux hériteront de la terre » (Ps. 37,11).
Pour les chrétiens syriens, défendre la paix n’est pas une manœuvre de survie, mais constitue le véritable sens de la présence chrétienne et de leur rôle dans ce pays. Le fait d’être pacifique et d’appeler au Salam constitue une troisième voie à côté du choix de la violence et de la vengeance d’une part et de la tendance à la soumission et au renoncement d’autre part. L’attitude de paix, dans son sens chrétien, n’est pas une attitude neutre ou de fuite ; elle est plutôt une décision courageuse qui ne peut se contenter d’assurer sa propre sécurité, mais qui s’étend au souci de la tranquillité, de la sécurité et de la prospérité d’autrui.
En tant que pasteur, j’affirme toujours aux membres de ma communauté et à tout un chacun que la paix véritable ne provient pas d’une loi ou d’un système politique spécifique. Elle ne vient que de Jésus-Christ dont l’amour, la lutte et le sacrifice pour le bien-être de tous, c’est-à-dire la paix, constitue notre modèle. Dans le contexte syrien actuel, parler de paix comme prospérité, bien-être et plénitude semble un rêve irréaliste ou du moins luxueux. En cela la paix ne peut être séparée de l’espérance. L’espérance chrétienne ne se fonde pas sur des statistiques ou des réalités tangibles. Au contraire, elle crée ses propres faits qui peuvent convertir la salutation quotidienne du Salam en la faisant passer de simples mots à de réelles actions engagées.
S’engager
À cet égard, dans notre paroisse protestante de Lattaquié, nous avons lancé différentes activités visant à encourager les chrétiens à être plus actifs dans la société. Nous avons encouragé les adolescents et les jeunes à s’impliquer dans des travaux bénévoles visant à servir les autres. De cette manière, ils renforcent leur sens de la citoyenneté et témoignent aussi de leur foi active qui n’hésite pas à vivre la paix et à transformer les rêves en réalité. Les jeunes de notre Église ont lancé une campagne de nettoyage de certaines rues après les actions chaotiques survenues le jour de la fuite d’Assad. Ils ont également visité des centres de protection civile qui prodiguent les premiers secours en cas de catastrophe, afin de remercier ces personnes courageuses au nom de notre communauté. Nous continuons également notre travail d’entraide visant à soutenir des familles en difficulté, et nous insistons pour impliquer nos jeunes dans ce bénévolat afin qu’ils puissent expérimenter de manière concrète la dimension chrétienne du service pour la société.
Parallèlement, nous avons organisé, en collaboration avec d’autres Eglises de Lattaquié, différents ateliers et conférences présentant le concept de citoyenneté et sa signification de manière pratique et interactive. Dans ce contexte, nous croyons que nous vivons notre foi et notre espérance en tant qu’artisans de paix que nous sommes appelés à être.
Par KHERALLAH ATALLAH, pasteur adjoint de l’Église protestante réformée (presbytérienne) de Lattaquié en Syrie administrateur du comité des services sociaux et médicaux du Synode Arabe (NESSL)
Cet article a été rédigé par son auteur en janvier 2025. Une première version a été publié dans la revue Ressources (n°21, avril 2025, pages 8 et 9) éditée par l’EPUdF. Le Levant le publie avec son aimable autorisation.
