Quatre ans

Depuis quatre ans, la guerre est revenue sur le sol européen, avec une intensité que l’on croyait révolue depuis la Seconde Guerre mondiale, ou depuis les conflits dans les Balkans des années 1990. Quatre années de combats, de destructions massives, de déplacements de populations, de crimes de guerre et de barbarie à l’encontre d’un peuple qui résiste héroïquement. Quatre années de résistance devant une armée qui se croyait invincible, qui s’épuise dans une guerre d’attrition et dont l’économie est devenue «une économie de la mort» (2). Mais quatre années aussi de recompositions stratégiques et politiques profondes au sein de l’Union Européenne.

Le 24 février 2022 n’ouvre pas seulement une nouvelle séquence militaire; il a marqué une rupture historique. Toute l’architecture de sécurité héritée de la fin de la guerre froide est ébranlée. L’illusion, peut-être coupable, d’une paix fondée sur l’interdépendance économique avec Moscou s’est dissipée. Et les États européens se sont vus contraints de redéfinir, presque dans l’urgence, leurs priorités budgétaires, énergétiques, militaires. Et l’Ukraine est devenue le front avancé d’une confrontation qui dépasse ses seules frontières. Quatre ans. Et le conflit entre dans sa cinquième année.

Le 23 février 2026, Volodymyr Zelensky a affirmé à la BBC que Poutine a déjà commencé la Troisième Guerre mondiale (3). Ce conflit devient une réalité persistante. Il s’installe dans la durée: il ne relève plus de l’émotion ou de l’indignation immédiates. Il subit l’usure des sociétés, les coûts économiques, la lassitude médiatique, les incertitudes géopolitiques. Les termes du débat public se sont transformés. Mais, le 21 février, un millier de personne ont défilé à Paris, marquant un «soutien massif» à l’Ukraine.

C’est dans ce contexte commémoratif et politique que s’inscrit la prise de position de Raphaël Gluksmann. Il affirme que le soutien populaire «ne s’est pas démenti» depuis le premier jour de l’invasion, tout en dénonçant l’émergence d’une «musique de renoncement» aux extrêmes de la classe politique française. Comme si l’idée qu’une paix injuste serait acceptable en soi. Malgré le caractère un peu systématique de l’opposition entre l’opinion publique et ses représentants politiques, se trouve ainsi mise en lumière une tension (structurante ?) silencieuse qui semble aujourd’hui fracturer notre société: celle qui opposerait une constance morale d’une partie d’entre elle avec les positions, disons plus hésitantes, ou plus fragmentées, de certaines «élites partisanes» au sein de la classe politique française.

Quatre ans. Comme un jalon chronologique. Mais aussi un terrible révélateur. Révélateur de la transformation de l’ordre européen, révélateur des fractures idéologiques internes à la France. Révélateur d’une interrogation plus large: jusqu’où les démocraties européennes sont-elles prêtes à soutenir, dans la durée, une guerre menée au nom du droit international et de la souveraineté des peuples ?

La déclaration de Raphaël Glucksmann ne semble pas avoir été sérieusement prise en compte. Or ses justifications sont autant historiques, géopolitiques et, peut-être, philosophiques. Elle implique, il est vrai, plusieurs niveaux d’analyse: l’évolution de l’opinion publique, les prises de position partisanes, l’inscription du conflit dans les relations entre Europe et Russie et l’idée même d’Europe. L’exercice est ingrat mais il faut cependant tenter de saisir la portée de cette déclaration. Ce que nous nous proposons de faire ici.

24 février 2022. Rupture stratégique et recomposition européenne

Pour comprendre ce que révèle la «musique de renoncement», il faut d’abord rappeler la rupture qu’a constituée le 24 février 2022. L’invasion de l’Ukraine – qui se voulait très rapide et à grande échelle – par la Russie est un tournant majeur dans l’histoire européenne contemporaine. N’oublions pas qu’elle s’inscrit dans la continuité du conflit amorcé en 2014 avec l’annexion illégale de la Crimée et le déclenchement de la guerre dans le Donbass. Mais elle en change l’ampleur, la nature et les implications géopolitiques. L’offensive de 2022 ne se limite plus à un conflit régional. C’est une guerre conventionnelle d’envergure qui vise à remettre en cause la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Elle marque aussi la rupture explicite avec l’ordre européen fondé sur les principes de l’inviolabilité des frontières, du règlement pacifique des différends et d’une interdépendance économique, supposée dissuader les conflits armés. En mettant fin à l’illusion de cette «interdépendance stabilisatrice», l’agression russe ouvre une nouvelle phase de confrontation stratégique sur le continent européen, dont les conséquences seront durables sur les plans, entre autres, militaires et politiques.

Même si elle est jugée insuffisante dans la durée, la réaction européenne immédiate fut alors d’une ampleur inédite: «paquets» de sanctions successifs contre Moscou, livraisons d’armes défensives à Kiev et activation, pour la première fois, de la Facilité européenne pour la paix, instrument financier de l’Union Européenne permettant de financer des actions relevant du domaine militaire. 
Il est vrai que la France a oscillé entre soutien affirmé à l’Ukraine et volonté, malgré tout, de maintenir une relation diplomatique avec le Kremlin. Cette ambivalence initiale fut critiquée, illustrée par les échanges téléphoniques répétés entre le président Macron et Vladimir Poutine au printemps 2022. Ces tentatives vouées à l’échec ne prenaient certainement pas la mesure de la détermination et des projets de la Russie, mais elles s’inscrivaient, quoi qu’on en pense, dans une tradition diplomatique française de médiation et d’autonomie stratégique.

Pour autant, la rupture est réelle et irréversible: l’Union Européenne n’est plus un acteur économique et devient de facto un acteur géopolitique. L’Allemagne proclame son «tournant» (Zeitenwende) – un vrai changement d’époque stratégique – tandis que la Finlande et la Suède rejoignent l’OTAN. L’offensive russe a donc redessiné la cartographie sécuritaire du continent.

Opinion publique et champ politique: un décalage ?

Si l’on en croit les enquêtes d’opinion réalisées depuis 2022 (4) en France, une majorité de citoyens soutient l’Ukraine, notamment sur un plan politique et humanitaire. Cependant ce soutien varie selon la nature de l’engagement (sanctions, livraison d’armes, envoi de troupes). L’opinion française n’est ni isolationniste ni belliciste: elle est majoritairement favorable à l’Ukraine mais dans des limites clairement définies. Elle privilégie l’aide indirecte et humanitaire plutôt que […]