Comment répondre à ces questions qui nous hantent tous ? Et ont-elles une réponse ?
Voir le monde « comme un homme qui va s’en aller »
«Je vois le monde par les yeux d’un homme qui va s’en aller», écrit Julien Green dans son Journal. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut regarder et tenter de comprendre notre époque. En adoptant le point de vue de la finitude, et regarder véritablement les choses, les hommes, les événements, l’Histoire et le monde depuis ce seuil. En se désengageant de toute illusion. Regarder notre époque non avec la froide rigueur du stratège, mais avec cette lucidité parfois blessée de celui qui sait être de passage et veut assumer la part de responsabilité que cela impose.
Dans un récent article, La guerre en Iran est juste (1), Bernard-Henri Lévy semble affronter une tension similaire: comprendre la tragédie sans s’y résigner, juger sans renoncer. Rappeler que la justice demeure possible même au cœur du tumulte. Sa réflexion, apparemment mal comprise par certains médias (je ne parle pas des insultes des réseaux sociaux), implique, semble-t-il, une réflexion collective (ou qui devrait l’être): comment penser moralement un conflit quand le monde se déchire et se défait ? Comment juger sans haine et rappeler, dans le tumulte, la nécessaire persistance de l’esprit de justice ? Même solitaires, nos voix doivent réveiller sans cesse cette question aussi vieille que la philosophie: peut-on encore parler de guerre juste alors que tout se dissout: la vérité, la mesure, la limite même du mal ?
Depuis le 7 octobre 2023 (2), l’histoire s’emballe. Les alliances vacillent, les certitudes fragiles tombent, les menaces nucléaires s’imposent en arrière-plan de désastres visibles. Notre regard ne peut être celui d’un expert. Il a pour seule ambition d’être lucide. Et nous n’oublions pas non plus les paroles de Jésus sur le mont des Oliviers :
«Quand vous entendrez parler de guerres et de menaces de guerres, ne vous laissez pas effrayer, car il faut que ces choses arrivent. Cependant, ce ne sera pas encore la fin.»
Appel au discernement, dans la paix intérieure en Dieu, même quand les nations s’agitent. Penser aussi la guerre à la lumière de ce verset n’est pas chercher à la justifier, mais à tenter de la comprendre. Y discerner, au milieu du chaos, la trace toujours possible d’une nécessité tragique. Et, peut-être, à travers elle, aussi faible soit-elle, dans un monde assombri, la lumière d’une fragile Espérance, celle que tout n’est pas perdu. Veiller dans l’équilibre brisé du monde.
Oui, c’est ainsi qu’il faut regarder notre époque. Le monde nous survivra et, malgré tout, quoi que nous en pensions, nous en portons une responsabilité morale. Mais il faut des repères. Lorsque tout s’effondre, il faut revenir aux sources de la pensée. Aristote cherchait l’équilibre des vertus, Augustin voyait dans la guerre un symptôme du péché originel, mais c’est Thomas d’Aquin qui, le premier, a su inscrire la guerre dans une structure rationnelle. Avant toute analyse moderne (3), c’est à lui qu’il faut revenir. Revenir à cette quête médiévale d’une «cause juste» dans un monde qui ne l’est pas.
Thomas d’Aquin: justice et nécessité
Pour le théologien (4), la guerre peut-être juste mais elle n’est jamais bonne. Elle relève d’une nécessité morale: protéger l’innocent et maintenir la paix. Il propose un ordre moral à l’acte de guerre: la légitimité du prince, la justice de la cause, la rectitude de l’intention. L’action guerrière, même lorsqu’elle s’impose, reste marquée par une faute originelle. Les événements de 2023 ravivent ce dilemme. L’Iran, par son soutien au pogrom du 7 octobre, son programme nucléaire clandestin (5), son dessein déclaré de détruire Israël, manifeste une hostilité violente et totale (6) qu’aucune diplomatie ne semble pouvoir apaiser (7). Défendre un peuple menacé d’effacement devient alors un impératif moral. La voix de l’Évangile trouve ici un étrange écho: «Il faut que ces choses arrivent». Non en bénédiction de la guerre, mais en reconnaissance de la gravité tragique du monde. Thomas d’Aquin verrait dans cette lutte le mal nécessaire à la survie du juste. Ainsi la guerre demeure-t-elle permise mais jamais pure. Elle s’autorise au nom de la justice, tout en confessant sa propre misère. Agir justement n’est jamais se croire juste: c’est reconnaître la souillure attachée à toute victoire humaine.
Huit siècles plus tard, cette structure théologique vacille. Mais elle continue d’habiter la pensée de nombreux philosophes de la guerre. Le pouvoir politique s’est détaché de la transcendance, la foi s’est effacée devant la raison d’État. Penser la guerre ne consiste plus uniquement à la moraliser. Cependant, même dans un monde sécularisé, il s’agit de savoir si elle peut encore être mesurée par une exigence éthique. C’est à cette frontière que se tient Michael Walzer (8): entre la mémoire des guerres nécessaires et la peur des guerres totales, il tente de sauver, malgré tout, une morale du combat.
Michael Walzer. L’hésitation morale avant la reconnaissance
Chez Michael Walzer, la distinction entre la justice du recours à la guerre (jus ad bellum) de la justice dans la guerre (jus in bello) est essentielle car elle éclaire l’ambivalence première. Le jus ad bellum concerne la justice des raisons d’entrer en guerre: en gros, la guerre défensive contre une agression est le cas paradigmatique de guerre juste. Le jus in bello concerne les moyens employés (discrimination entre combattants et non-combattants, proportionnalité des frappes, respect de certaines limites) quelles que soient les raisons de la guerre. Chez Walzer, ces deux jugements sont indépendants: une guerre peut être juste quant à sa cause et injuste dans sa conduite, ou inversement. C’est cette indépendance qui éclaire l’ambivalence première. On peut reconnaître une cause apparemment légitime tout en doutant fortement de la moralité des moyens employés, ou l’inverse, ce qui rend difficile le jugement moral global sur le […]

