Une si lourde responsabilité
Marie a la charge de préparer la chambre et faire sa toilette au défunt, pour que le corps de celui qu’elle appelait « Monsieur Benoît » depuis des mois puisse être présenté à ses proches.
Pourtant, Marie confiait son incapacité, au début de sa carrière, à entrer dans la chambre d’un mort, encore plus à y rester ou le toucher ; il lui aura fallu une année entière…
Aujourd’hui, c’est elle qui agit. Mais au prix de quel stress, de quelles adaptations, de quelle rapidité à entrer dans le deuil ? Une vraie relation s’est en effet nouée avec Monsieur Benoît, au fil des semaines. Et Marie le dit à sa manière, sur un ton faussement détaché : « Heureusement, ça fait longtemps que je n’ai plus de larmes. »
Des personnels confrontés à la mort
Si les gestes techniques doivent rester professionnels, si tout est fait pour éviter un trop grand attachement au patient, Marie révèle un cœur et des émotions qu’elle ne contrôle pas totalement. Durant les quelques instants avant le retour de la famille, elle doit assumer seule une forme de séparation, sans en avoir le temps. C’est pour elle comme une fêlure intérieure, une blessure qui vient alourdir son service auprès d’autres patients.
Chacun a beau se préparer à la fin, les patients sont des vivants. Le constat de la mort provoque toujours un traumatisme ; il doit être pris en compte, sous peine d’alimenter des processus de culpabilité et d’impuissance, ou un détachement forcé qui forgera, au fil du temps, une invisible cuirasse.
Enjeu individuel et spirituel
Marie le sait, chaque geste et chaque regard comptent. Sa mission est humaine, pour rendre hommage au défunt et atténuer le choc et la peine de la famille. Mais elle porte aussi l’état d’esprit de l’établissement dont elle est comme ambassadrice, parce qu’elle est le premier visage que voient les proches près de la dépouille de Monsieur Benoît. Il y a là une solennité qui l’empêche de montrer sa propre peine ; celle-ci ne pourra se dire qu’ailleurs.
Comment accompagner ceux qui accompagnent ? Les enjeux sont importants car derrière les attitudes du soin se décryptent aussi les ancrages culturels, le sens de la vie, la faculté d’espérer, la vision de la mort et la spiritualité de ceux qui, professionnels ou bénévoles, donnent aux autres une part d’eux-mêmes.
Accompagner les acteurs de la vie
Dans les associations et établissements de soin se développent depuis longtemps des lieux de dialogue, espaces de discussion avec un psychologue ou groupes de parole. La présence d’une aumônerie peut également aider à exprimer l’inexprimable ; encore faut-il qu’elle soit disponible aux professionnels.
Cet accompagnement des acteurs de la vie demande une attention particulière, car au-delà des aspects
psychologiques et humains, le personnel présente une pluralité de spiritualités et de cultures. Accompagner chacun nécessite donc de prendre en compte la diversité légitime des ancrages culturels et cultuels.
L’enjeu est ici de permettre à chaque acteur de la vie, comme Marie, de se re-situer régulièrement face à sa vocation initiale, à cette espérance qui lui a fait choisir, un jour, le métier ou le bénévolat qu’il exerce.
