Par Denis Malherbe, maître de conférences émérite des universités, HDR en sciences humaines et humanités nouvelles
Nous donnons pour des raisons multiples : solidarité, conviction morale, attachement à une cause,
ou encore pour renforcer un lien personnel. Notre don peut être réfléchi ou naître d’une émotion et d’un élan suscités par un appel à l’aide, ou encore faire écho à une expérience vécue. Mais nos dons ne sont pas toujours spontanés et généreux ; ils peuvent même être assortis de freins : avons-nous bien donné, assez, trop, à bon escient ? Le bénéficiaire fera-t-il bon usage de notre don ? En donnant, ne risquons-nous pas de dénaturer notre relation ?
Un processus d’échange implicite
Dans son Essai sur le don paru en 1925, le sociologue et anthropologue Marcel Mauss a montré que le don ne se réduit pas à un acte personnel, neutre et gratuit ainsi qu’on l’imagine souvent. Il constitue plutôt un processus d’échange social implicite, essentiel à l’équilibre des rapports humains. À ce titre, donner, recevoir et rendre sont indissociables. Derrière chaque don, spontané ou ritualisé, individuel ou collectif, existe une attente qui fonde et nourrit le lien social.
Et cette attente n’est pas forcément d’ordre matériel. Elle peut aussi être une marque de reconnaissance, un signe d’appartenance communautaire, entre autres choses… Le cycle du don/contre-don est ainsi garant du lien entre personnes ou entre groupes.
Ce besoin est visible dans nos vies. Lorsqu’un voisin nous aide, il est attendu – explicitement ou non – qu’un service équivalent nous sera rendu plus tard. Dans le bénévolat, donner de son temps n’est pas qu’un acte désintéressé : c’est aussi recevoir en retour une reconnaissance ou un sentiment d’utilité, s’inscrire dans un collectif d’action…. De même, dans les associations comme dans toutes les organisations, l’activité des professionnels n’est jamais réductible à d’abstraites transactions économiques. L’entraide, la coopération, l’écoute, les gestes de solidarité appellent une intelligence du don comme réseau d’échanges humains où circulent objets ou services, mais aussi symboles et affects.
Une condition sine qua non du vivre-ensemble
Aussi, si le don n’est pas accepté par son destinataire ou si, tôt ou tard, ce dernier ne fait pas preuve de la réciprocité attendue, le contrat social ne se noue pas et la situation peut même devenir conflictuelle. Sans la dynamique du don et du contre-don, la vie sociale se fragmente et se délite. Être attentif à la place du don dans nos actions, c’est bien prendre soin des racines de la qualité de la vie en société. C’est autant dire « je fais partie de ce groupe » que « je reconnais ton existence et tu comptes pour moi » ou que « toi et moi, nous sommes liés ».
Pour les travailleurs sociaux et les bénévoles, comprendre cette dynamique relationnelle est donc essentiel. Il s’agit de voir que derrière chaque acte d’entraide, d’accompagnement ou d’accueil s’articule ce triple mouvement : donner, recevoir et rendre. C’est l’acceptation de cette dynamique qui permet à chacun de se construire comme acteur d’une communauté. Loin d’être un supplément d’âme, le don est une condition profonde du vivre-ensemble.
Comme l’écrit Mauss dans Sociologie et anthropologie, PUF, Paris, 2013 : « On se donne en donnant et, si on se donne, c’est qu’on se « doit » — soi et son bien — aux autres. »
