Le débat sans vote portait sur la politique étrangère du gouvernement. Il avait pourtant été demandé par quelques groupes parlementaires. Demande on ne peut plus légitime alors que les États-Unis agissent unilatéralement et de manière imprévisible, que la Russie teste et menace la cohésion européenne, que l’Iran réprime, et que le Groenland devient objet de convoitise, détournant l’attention de l’Ukraine.

Alors que le danger n’est pas uniquement géopolitique, mais qu’il menace aussi nos démocraties, la France hésite entre indignation mesurée et prudence diplomatique, et ses élus détournent le regard. Ils dissertent à propos du mauvais feuilleton du budget, ils confondent consensus et ultimatum, ils tracent dans le vide des entrelacs de lignes rouges à ne pas franchir, ils envisagent avec gourmandise d’éventuelles motions de censure au lendemain d’un nouveau 49, alinéa 3. Mais ils désertent les débats sur la guerre, sur la paix, sur le droit international ! 



Cette vacance parlementaire face au basculement du monde est le symptôme d’une crise démocratique. L’image d’un hémicycle clairsemé au moment d’un débat sur de tels enjeux de droit international et de sécurité collective ne relève pas d’une négligence politique, ou d’un problème d’agendas en circonscriptions, ou de questions de procédures. Elle révèle une mutation très inquiétante et qui s’approfondit: celle du rapport entre démocratie représentative et action mondiale. Le titre de cette communication résume un paradoxe qu’il faut cependant tenter de comprendre tout en le dénonçant.

Une rupture entre citoyens et politique internationale

Les démocraties représentatives supposent que les grandes orientations en matière de politique étrangère (alliances, interventions militaires, engagements internationaux, etc.) fassent l’objet de débats parlementaires, garants de la souveraineté populaire. Or tout ce qui touche à nos destins au sein du monde semble se décider de plus en plus dans des espaces qui échappent aux assemblées. Ces espaces ou ces nouvelles enceintes sont les sommets internationaux, les réunions d’exécutifs, les organisations supranationales, y compris les forums économiques de Davos. L’hémicycle clairsemé peut apparaître comme le symptôme d’un affaiblissement du Parlement comme lieu central de délibération sur le monde, ces arènes internationales semblant de plus en plus imperméables aux débats démocratiques. Alors qu’ils relèvent de choix politiques, tous ces enjeux de sécurité et de droit international sont ainsi le plus souvent présentés et traités comme des nécessités techniques, stratégiques. Ce qui tend à dépolitiser l’action mondiale, la soustrayant au débat démocratique et à la pluralité de ses points de vue.

L’absence malgré tout choquante des députés est donc peut-être moins l’effet d’un désintérêt, ou d’une indifférence, que celui de l’intériorisation de l’idée que le débat parlementaire n’a plus de prise réelle sur la marche du monde. La politique internationale se fait lointaine, abstraite, parfois opaque. Mais lorsque les représentants du peuple désertent ces débats, ils accentuent cette fracture entre les citoyens et les décisions prises à l’échelle mondiale. Ainsi nourrissent-ils ce sentiment que la mondialisation politique se fait sans contrôle démocratique.

Une parole politique dévalorisée

Un autre enseignement majeur de cet épisode réside dans la progressive perte de sens de la parole parlementaire. Il y a encore peu, le débat public constituait encore le cœur de la vie politique. Même sans vote, une parole dans l’enceinte de l’Assemblée était un acte symbolique, capable de déterminer des orientations morales, des options diplomatiques. Or, dans le contexte actuel, force est de constater que la parole parlementaire perd sa force performative, vidée de sa substance. Dévitalisation qui résulte d’un double mouvement: la technocratisation du pouvoir et la médiatisation permanente du politique. La logique de la gestion et de la supposée efficacité tend à se substituer à la […]