Comment passe-t-on du journalisme aux restaurants participatifs ?

Quand, en 2013, mon conjoint est décédé dans un accident de voiture, j’ai été saisie par ce qui compte vraiment : la qualité de nos relations et la confiance. La confiance est le plus petit dénominateur commun d’une relation de qualité, qu’elle soit à l’autre, à soi, ou à ce qu’on mange. Je la vois comme un muscle, un muscle que j’ai eu envie de réactiver à ce moment-là de ma vie. J’ai quitté mon travail de journaliste(1) et me suis lancée dans la création d’un restaurant avec un ami(2). On l’a appelé Les Petites Cantines car on pensait qu’il ferait des petits. On a voulu que le maximum de convives vive une expérience de rencontre et de confiance.

La table est-elle un lieu privilégié de rencontres ?

Quand on fait la plonge ou qu’on cuisine avec les autres, c’est une expérience d’apprentissage, de savoir-faire et de rencontre. Et quand on s’assoit à table à côté d’un inconnu, c’est aussi une expérience de rencontre. On s’aperçoit que la différence n’est pas une menace. C’est en tressant toutes ces personnalités uniques qu’on fait un « nous » en bonne santé. Prendre sa place à table, c’est une belle métaphore pour prendre sa place dans la société. Mais ce n’est pas si facile. Il y a des enjeux extrêmement complexes, une part d’incertitude ; chaque jour, dans nos restaurants, se rejoue le petit miracle quotidien de la confiance.

Confiance aussi en ce que l’on mange ?

Oui, des neurologues ont découvert que les circuits neuronaux qui nous permettent d’appréhender des
nouveaux aliments sont exactement les mêmes que ceux qui s’activent face à des visages non familiers. Quand je propose à mon enfant un nouvel aliment, je lui apprends à s’ouvrir à l’altérité. Une alimentation standardisée et prévisible endort cette partie de nous dont on a besoin pour rebondir dans la vie, s’enrichir, élargir le champ des possibles.

Un repas à prix libre, n’est-ce pas un peu audacieux ?

On a demandé aux gens, à la sortie du métro, de décrire le resto de leur rêve. Ils ont évoqué une alimentation engagée, le choix des producteurs et des menus, l’idée de faire la cuisine ensemble. Et puis un jeune, Nicolas, a suggéré de mettre des prix libres. On a ri. Moi, j’ai besoin de contrôler mon modèle, de savoir ce qui entre et ce qui sort. Mais il m’a convaincue d’essayer et ça a marché. Aujourd’hui, quinze Petites Cantines fonctionnent en cuisine participative et prix libre. On sort du prisme « Qu’est-ce que je gagne/Qu’est-ce que je perds » pour entrer dans un autre paradigme, celui du don : « Qu’est-ce que je donne/ Qu’est-ce que je reçois. » On a monté un conseil académique avec des chercheurs et on a rencontré Alain Caillé(3). La manière dont il décrit le processus du don traduit bien ce que nous expérimentons.

Pouvez-vous nous en dire plus ?

Alain Caillé structure le processus du don autour de quatre verbes : demander, donner, recevoir, rendre(4). Il est parfois plus difficile de demander que de donner. Notre société de la performance ne valorise pas celui qui dit : « J’ai besoin de toi. » Pourtant, savoir demander est une grande force. Il faut penser les choses de manière circulaire : aujourd’hui, tu m’apprends à lire et demain je prêterai ma voiture.

Quand je donne, ma motivation devrait être l’accomplissement de la relation. L’équilibrage des intérêts, c’est le principe de l’économie de marché. La logique de l’économie du don est très différente, on recherche une réciprocité relationnelle. Alain Caillé nous fait réfléchir collectivement au partage de la valeur. C’est la relation qui crée de la valeur. Le don est l’opérateur de la confiance. Et la confiance est le germe de la coopération, une issue, une sortie de crise.

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(1) Diane Dupré la Tour était journaliste dans la presse économique.
(2) Étienne Thouvenot est aujourd’hui entrepreneur social ; il a créé la Fresque de la rencontre, un atelier ludique pour redonner du sens aux rencontres.
(3) Alain Caillé est sociologue ; il a revisité la pensée de Marcel Mauss à l’aune de nos enjeux contemporains.
(4) Alain Caillé a ajouté le verbe « demander » à la formule de Marcel Mauss : donner-recevoir-rendre.