Par Alexis Vandeventer, médecin de famille, chef de clinique universitaire à la faculté de médecine Montpellier-Nîmes.

« Il y a un temps pour tout, un temps pour naître, et un temps pour mourir (1). » La Bible parle sans détour de la mort. Elle la situe. Elle l’inscrit dans le temps de l’existence humaine, non comme une anomalie mais comme une réalité constitutive de la vie. Les progrès considérables de la médecine, l’allongement de l’espérance de vie, mais aussi l’absence de conflits armés sur nos territoires ont profondément modifié notre rapport collectif à la mort. Pour beaucoup d’adultes aujourd’hui, la mort n’est plus une expérience vécue, partagée, traversée ensemble.

De la mort apprivoisée à la mort cachée

La mort est devenue lointaine, presque abstraite. « L’absence de confrontation à la mort pour beaucoup d’adultes aboutit à la disparition de la pensée de la mort », écrit le Dr Vincent Rebeillé Borgella (2). Nous vivons entourés d’images de mort – dans les médias, les fictions, les chiffres – mais sommes démunis lorsqu’il s’agit d’en parler. La mort est présente mais ne fait plus partie du langage ordinaire. Le philosophe Damien Le Guay l’exprime avec une grande justesse : « La mort est là mais nous ne savons plus lui parler, plus en parler et encore moins l’apprivoiser. Nous n’avons plus les mots, les gestes, les attitudes. La mort n’est pas seulement interdite, elle est devenue langue morte, oubliée, disparue (3). » Notre société a progressivement désappris les gestes, les paroles et attitudes qui permettaient d’accompagner la fin de la vie. Privée de mots, de sens, de rituels à observer et transmettre, la mort n’est plus. L’être mourant devient un corps à prendre en charge plutôt qu’une personne à accompagner, comme si sa fin venait menacer l’équilibre des vivants. Refuser de nommer la mort, c’est refuser de regarder en face notre condition commune : la finitude humaine.

L’historien Philippe Ariès avait déjà mis en lumière cette transformation majeure d’une mort « apprivoisée », intégrée à la vie sociale, familiale et spirituelle, à une mort cachée, médicalisée, reléguée hors du champ des vivants (4). Autrefois, on mourait entouré, dans la maison, au milieu des siens. Aujourd’hui, on meurt le plus souvent à l’hôpital, dans un espace technique, parfois sans avoir pu évoquer sa mort.

Cette évolution ne relève pas seulement d’un progrès médical – réel et précieux – mais d’un changement culturel profond. La mort peut être vécue comme un échec, un dysfonctionnement, presque une faute. La médecine, pourtant, n’a jamais eu pour mission de supprimer la mort mais d’accompagner la vie jusqu’à son terme. Lorsque la mort est perçue uniquement comme ce qu’il faut repousser à tout prix, elle devient insupportable dès qu’elle advient.

Un appel à la sagesse

Oser nommer la mort n’est ni une provocation ni une complaisance morbide. C’est une nécessité humaine. Car ce qui n’est pas dit ne disparaît jamais mais se déplace, se fige dans les silences, nourrit des peurs diffuses et une angoisse sans visage. Lorsque la mort n’est plus nommée, elle cesse d’être une réalité partagée pour devenir une menace indicible.

L’Ecclésiaste invite encore à une lucidité sans détour : « Mieux vaut se rendre dans une maison de deuil que dans celle où l’on festoie, car celle-là nous rappelle quelle est la fin de tout homme et il est bon d’y réfléchir pendant qu’on est en vie (5). »

Se souvenir de la mort n’est pas un appel au désespoir, mais à la sagesse. Reconnaître sa finitude,
c’est apprendre à vivre autrement : avec plus de justesse, de présence, d’attention à l’autre. Nous avons besoin d’apprendre à compter nos jours pour nous conduire sagement (6).

Les débats contemporains sur la fin de vie, l’accompagnement et l’aide à mourir révèlent nos tensions collectives. Ils posent une question centrale : sommes-nous encore capables d’accompagner la vulnérabilité ? Derrière les controverses se cachent des manques criants : soins palliatifs insuffisamment accessibles, lois mal appliquées, difficulté persistante à entourer durablement les malades en phase terminale.

Accompagner la fin de vie ne se réduit pas à la prise en charge de la douleur physique, aussi essentielle soit-elle. La souffrance humaine se déploie dans plusieurs dimensions indissociables : physique, psychologique, socio-relationnelle et spirituelle, qui entrent en résonance. Une douleur mal soulagée peut majorer l’angoisse, une solitude relationnelle rendre la souffrance insupportable, une détresse spirituelle donner le sentiment que la vie a déjà perdu son sens. L’accompagnement véritable suppose de reconnaître cette complexité et de s’y engager pleinement.

Dans cette perspective, l’enjeu n’est pas seulement de soulager, mais de permettre à la personne de rester vivante jusqu’au bout, dans ses relations, sa parole, sa dignité, d’être « vivante jusqu’à la mort », selon l’expression de Paul Ricœur. Accompagner la souffrance, ce n’est pas la nier ni la supprimer à tout prix mais la reconnaître, la dire, et chercher, autant que possible, à restaurer ce qui fait encore écho à la vie.

La demande de maîtriser sa mort s’inscrit souvent dans ce contexte. Elle exprime moins un désir de mourir qu’une peur : celle d’une souffrance sans réponse, d’une perte de sens, d’un avenir perçu comme une menace pour soi et pour les autres. C’est là que se noue le cœur du débat éthique autour de l’euthanasie. Pour beaucoup de soignants, la question n’est pas seulement celle du choix individuel mais celle du regard collectif porté sur la vulnérabilité extrême. Lorsque la fin de vie apparaît aux vivants comme un avenir insupportable, c’est aussi le signe que notre société peine encore à penser, accompagner et partager cette étape de l’existence.

Parler de la mort, c’est accepter d’ouvrir un espace commun de réflexion, de parole et d’écoute. C’est redonner, en lien avec les soignants, une place aux familles, aux communautés, aux associations, dans tous ces lieux où la mort peut être dite sans être niée, accompagnée sans être confisquée.

Oser parler de la mort, c’est faire le pari le plus simple et le plus exigeant : la conscience de notre finitude ne nous enferme pas dans la peur mais nous rend plus humains, plus solidaires et, paradoxalement, plus vivants.

(1) Ecclésiaste 3.2.
(2) Vincent Rebeillé-Borgella, Un médecin face à la peur de la mort, Lyon, Clé, 2021.
(3) Damien Le Guay, « Représentation actuelle de la mort dans nos sociétés : les différents moyens de l’occulter », Études sur la mort, revue de thanatologie, no 162, 2024.
(4) Philippe Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident, Paris, Seuil, 1975.
(5) Ecclésiaste 7.2.
(6) Psaume 90.12.