Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser au sans-abrisme ?
J’ai toujours été passionné par l’entrepreneuriat. À treize ans, je créais des communautés Instagram, j’avais jusqu’à 30 000 abonnés ; pendant mes études supérieures, j’ai fondé une agence de communication avec trois amis (1). Dans l’intervalle, à seize ans, j’ai rencontré pour la première fois des gens de la rue. Je n’avais pas d’espèces sur moi, seulement un téléphone et une carte bancaire. Je me suis demandé comment je pourrais les aider. J’ai noté le sujet sur ma petite liste de projets, avec la mention 5/5, c’est-à-dire : du plus grand intérêt.
Le don était-il important dans votre famille ?
Non, pas spécialement. Ma mère faisait un don à la Croix-Rouge une fois par an. Il y avait aussi la quête à l’église. Mais j’ai été confronté aux problèmes d’addiction d’un proche qui auraient pu le conduire à la rue. D’où, peut-être, mon intérêt pour les personnes sans abri.
À quel moment votre projet s’est-il concrétisé ?
J’étais en études supérieures en communication marketing à Lille, en alternance dans un cabinet de conseil. J’avais envie de lancer un projet avec une forte valeur ajoutée. Mes premières aventures entrepreneuriales avaient certes eu un impact économique, mais j’avais besoin de plus. J’ai regardé mes notes sur mon iPhone, le sujet des sans-logis était toujours en tête de liste. Il répondait à un vrai problème social et économique, d’autant plus que, depuis le Covid, le paiement sans contact par téléphone était de plus en plus utilisé. Les grands perdants dans cette histoire, c’étaient les SDF.
Parce que les gens n’avaient plus de monnaie ?
Oui, la plupart des gens n’ont plus d’argent fiduciaire. J’ai interrogé des sans-abri ; la première chose qu’ils m’ont dite, c’est qu’ils se sentaient invisibles, et la deuxième que les gens n’avaient plus de monnaie. Après quoi j’ai fait une enquête auprès d’un échantillon représentatif de quatre cents personnes : deux tiers des Français n’ont plus de monnaie sur eux et 70 % ne veulent pas donner d’argent de peur d’encourager les addictions. J’étais résolu à me lancer. J’ai trouvé deux parrains(2) et six référents prêts à m’accompagner. Mon projet a été récompensé par la Métropole européenne lilloise. Une opération de levée de fonds participative a suivi. Nous espérions récolter 15 000 €, nous avons reçu cinq fois plus. Le grand public était sensible à la cause, c’était très encourageant. Nous avons ensuite cherché un prestataire bancaire partenaire.
Comment fonctionne la carte Solly ?
Elle est distribuée gratuitement aux sans-abri par des associations de maraude locales. Les personnes ne peuvent acheter que des biens de première nécessité. Pour donner de l’argent, il suffit de scanner le QR code ou la puce NFC sur la carte, on accède à un lien web pour faire un don, où on choisit le montant de 2 € à 100 €(3). Le bénéficiaire reçoit 91 % du montant crédité. Il ne peut pas réceptionner plus de 500 € sur trente jours glissants. Pour consulter son solde, il peut utiliser une application, composer un numéro dédié ou s’adresser à l’association qui lui a donné la carte.
À quoi correspondent les 9 % prélevés sur chaque don ?
Depuis un an, je suis associé avec Matthew et Louise(4), bénévoles aussi. La commission sert à couvrir les frais de fonctionnement bancaire et l’achat des cartes mais également à alimenter un fond de collecte pour le logement. Car, à long terme, on veut sortir les sans-abri de la rue : leur aspiration profonde, c’est de retrouver un toit.
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(1) Agence Les Normands.
(2) Fabien Trentesaux, intrapreneur, consultant des dirigeants de PME et managers, et Romain Lesaffre, cofondateur de Bazar général, animation d’ateliers en entreprise et coaching de prise de parole en public.
(3) Des reçus fiscaux seront délivrés aux « donateurs Solly ».
(4) Matthew, ancien développeur chez Swile (cartes et tickets restaurant), a un profil technique ; Louise, trésorière de l’association, gère le pôle administratif et financier.
