C’est lors d’une fête familiale que j’ai remarqué Romain, vingt ans, assis tout seul. Visiblement, il s’ennuyait. Je lui ai demandé ce qui n’allait pas, il m’a regardé d’un air bizarre en fronçant les sourcils. Sa maman s’est approchée et m’a expliqué qu’il était sourd. J’étais très gênée, je ne savais pas quoi dire, alors j’ai fait comme tout le monde, je suis partie. Cette rencontre m’a fait réfléchir, je me suis demandé comment on peut communiquer avec les personnes sourdes, j’ai fait des recherches et constaté qu’il n’existait pas grand-chose. Dans les écoles bilingues, les professeurs pratiquent la langue des signes française (LSF) ou ont un interprète, mais il en existe très peu en France.

Une langue à part entière

La même année, j’ai suivi une sensibilisation à la LSF en formation continue qui m’a enthousiasmée. J’ai continué à me former. À la suite d’une reconversion professionnelle, je suis devenue professeur de LSF. Quatre cents interprètes diplômés officient en France pour environ six millions de personnes sourdes ou malentendantes. La LSF est une langue à part entière. La lecture labiale ne permet de décrypter qu’un tiers des propos ; pendant la pandémie, j’ai fait fabriquer des masques transparents homologués par un atelier d’insertion.

La LSF a une histoire mouvementée. C’est l’abbé de L’Épée qui l’a officialisée au XVIIIe siècle alors que les sourds étaient considérés comme les idiots du village. Dans son école Saint-Jacques à Paris (aujourd’hui Institut Saint-Jacques), tous les cours étaient donnés en langue des signes. L’école a eu un rayonnement international mais, en 1882, la langue des signes a été accusée d’isoler les sourds et interdite au profit de l’oralisme. Il faudra attendre 1980 et l’épidémie de sida pour qu’on la réhabilite – la population sourde est plus atteinte et pour cause, elle n’a pas été informée des modes de contamination ! – et la pandémie de covid pour que les allocutions télévisées soient traduites en LSF.

Faciliter l’accès aux soins

Notre association intervient notamment dans le domaine médical. Il m’est arrivé de servir d’interprète à l’hôpital, où les personnes sourdes sont très pénalisées. Nous avons conçu huit guides en LSF à l’adresse des médecins, gynécologues, pédiatres, kinésithérapeutes… pour faciliter l’accès aux soins des patients sourds. Le professionnel n’a pas besoin de connaître la LSF, ses questions sont traduites en images, un peu comme dans un dictionnaire. Toutes les maternités de France sont équipées de notre guide Maternité.

Depuis six ans, et avec le soutien du Rotary Club, nous développons une application. La première version a été téléchargée 37 000 fois, dans le monde entier. Si le soignant a une question ou une directive à donner, il lui suffit de cliquer et un interprète traduit à l’écran. Nous avons très vite créé une deuxième version de l’application grâce à des subventions américaines, allemandes, et le soutien de plusieurs fondations françaises. Elle est sortie fin février. Maintenant, il faut des fonds pour la faire vivre.

Les sourds font tout ce qu’ils peuvent pour s’adapter à nous, et je crois qu’il nous appartient de nous adapter à eux en apprenant la LSF pour entrer en contact. Notre petite équipe travaille à faire de la surdité une identité positive. On peut être fier d’être sourd !