Par Philippe Pareja, administrateur et Florent Ferreboeuf, référent du bénévolat, Foyers Matter

Une rue à Lyon : André, en aménagement de peine, et Nkoy, jeune fille accompagnée par une mission locale, s’approchent d’un jeune couple qui dort dans la rue. La femme est enceinte, dans les bras de son conjoint. André et Nkoy se penchent avec précaution, presque timidement. Café, repas, vêtements changent de mains. Passé le temps de l’observation et du doute, la discussion s’engage avec beaucoup de bonne humeur, chacun se raconte à sa façon. Au détour de la conversation, une phrase que beaucoup d’habitués des maraudes entendent : « Merci pour votre aide, on se sent des êtres humains. » Une quinzaine de minutes plus tard, il faut prendre congé mais regards et sourires s’accrochent, se suivent, comme s’ils avaient du mal à se lâcher.

Un programme audacieux

André et Nkoy participent au programme « Jeunes et Citoyens » inauguré par les Foyers Matter en 2024 : des sortants de prison dits « Compagnons » et des jeunes gens pris en charge ou non par l’association, tous volontaires, participent à des actions d’entraide sociale bénévoles et vont à la rencontre de personnes sans abri dans la rue ou accueillies lors d’un repas partagé.

L’attelage peut sembler baroque, voire provocateur, s’agissant de faire œuvrer ensemble des individus trop souvent malmenés par l’existence au bénéfice d’autres individus tout aussi abîmés. Les éducateurs des Foyers Matter, vigilants, restent à proximité ou interviennent pour mobiliser, conseiller, aider. En fin de journée, lors d’un temps dédié, chacun peut parler de son expérience.

Regagner confiance

Si l’un des objectifs de l’action est d’apporter aux sans-abri soutien matériel et accompagnement humain, le programme « Jeunes et Citoyens » pose la question de l’estime de soi pour dépasser l’image souvent négative que les volontaires ont d’eux-mêmes. Une véritable métanoïa s’opère où, par l’intervention auprès de plus démunis qu’eux, ils deviennent des sujets actifs et non plus des objets malmenés par une vie difficile. Rapidement, ils constatent qu’il peut suffire d’être là, d’écouter, de bavarder ; ils perçoivent qu’un échange sincère de regards est parfois essentiel, d’autant plus quand la parole n’est pas.

Cet « aller-vers » pour lequel ils sont volontaires leur permet de développer des potentialités que le manque de confiance en eux avait enfouies mais qui ne demandent qu’à s’exprimer : l’empathie, la bienveillance, l’acceptation de la différence, la mise à distance du jugement.

Ce programme donne à celles et ceux qui y participent l’occasion d’une réconciliation avec eux-mêmes, le sentiment qu’ils auront été efficaces plus qu’utiles ; certains parlent d’une « chance » qui leur est offerte. L’expérience sensible qu’elle procure leur fait saisir qu’en dépit des maladresses et de la peur de la rencontre, des humanités se rejoignent et des dignités se reconnaissent dans l’apprentissage de la main qui donne et de celle qui reçoit.

Quand il y a tant d’initiatives comme celle-ci, tant de volontaires pour y participer, et même si ceux qui en auraient besoin sont trop nombreux pour tous en bénéficier, on ne peut pas croire que l’humanité soit au bord de l’abîme que nous promettent certaines Cassandre ! Ainsi que le disait Étienne Matter, notre fondateur, « il y a toujours un repli du cœur qui reste bon, il faut chercher ».