Lazare, un ami de Jésus, tombe malade. Ses sœurs Marthe et Marie font prévenir Jésus pour qu’il vienne à son chevet. Jésus choisit de ne pas accourir ; il déclare que cette maladie n’aboutira pas à la mort mais servira à la gloire de Dieu.

Une annonce qui sème la confusion

Cet événement survient, pour Jésus, dans un contexte difficile. Le Christ enseigne depuis quelque temps en Galilée et s’apprête à aller à Jérusalem mais il craint de plus en plus pour sa vie car les autorités juives voient d’un mauvais œil sa renommée : « Les Juifs, à nouveau, ramassèrent des pierres pour le lapider », lit-on à la fin du chapitre précédent notre épisode (1).

Jésus, qui s’était mis à l’écart du danger, décide de repartir vers la Judée et le village de Béthanie où résident Marthe, Marie et Lazare. En chemin, il affirme à ses disciples qu’il va réveiller Lazare puis, quelques instants plus tard, leur annonce que Lazare est mort (2).

Nous savons dès lors que ce récit parlera de la mort mais Jésus entretient la confusion : il suggère une réversibilité, un possible réveil. Thomas, « l’incrédule du matin de Pâques », l’accompagne sur le chemin de Béthanie et assure : « Allons, nous aussi, et nous mourrons avec lui (3). » Thomas n’a peut-être pas compris cette histoire de réveil mais, ce qui est sûr, c’est qu’il y a chez lui une sorte d’adhésion tragique au destin de Jésus. Il accepte le risque de la communion avec lui et, pour l’instant, il n’est encore question que de mort et non de résurrection.

Un miracle de retour à la vie

En arrivant à Béthanie, Jésus subit les reproches de Marthe et Marie : « Si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort (4). » La mort semble ici irrévocable : Lazare est au tombeau depuis quatre jours, le corps commence à se décomposer et le tombeau est fermé par une lourde pierre. Jean insiste là sur la radicalité de la mort. À cet instant se produit quelque chose d’assez rare, surtout dans l’Évangile de Jean, qui dépeint un Jésus souvent distant émotionnellement, le Christ se met à pleurer (5). La mention est décisive pour dire l’humanité du Christ dans ce moment tragique : la mort n’est ni niée, ni banalisée, elle demeure une rupture scandaleuse.

Jésus pleure sur la violence de la mort, sur ce qu’elle fait à l’homme. « Voyez comme il l’aimait (6) », constatent ceux qui sont venus consoler Marthe et Marie. Arrive alors le moment où la mort n’est plus seulement un échec mais devient le lieu de la manifestation de Dieu. Le Christ fait sortir Lazare du tombeau. Comme le représentent les peintures religieuses, il est couvert de bandelettes symbolisant sa captivité dans la mort. Lazare est rendu à sa vie mortelle d’autrefois.

Curieux texte que cette résurrection de Lazare, comme si Jésus avait suspendu le temps quelques instants. Ce miracle de retour à la vie va précipiter la mort de Jésus puisque les autorités juives décident, après cet événement, de le faire mourir. La vie donnée à Lazare prépare la croix. C’est un récit posé sur le seuil entre vie et mort, un récit de révélation qui dit qui est Jésus et un récit contradictoire où la mort est réelle mais non ultime, scandaleuse mais traversable, destructrice mais révélatrice.

Comme le dit très bien Albert Camus dans L’Homme révolté, le christianisme porte en lui une faille tragique que la foi ne comble jamais complètement : même le Christ ne traverse pas la mort dans l’évidence de la résurrection. Nous sommes au cœur du souffle de l’Évangile.

(1) Jean 10.31.
(2) Jean 11.14.
(3) Jean 11.16.
(4) Jean 11.21 et 32.
(5) Jean 11.35.
(6) Jean 11.36.