La mort du roi Hérode ou le pourrissement du politique

La mort du roi Hérode ou le pourrissement du politique

Une réflexion sur l'actualité de Jean-Pierre Nizet, pasteur à Albi, à partir du récit biblique dans lequel il est question du roi Hérode.

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Publié le 17 mai 2016

Auteur : Jean-Pierre Nizet

Actes 12,20-24 est un récit charnière du Livre des Actes, enraciné dans l’histoire politique de la Judée et de la Samarie ; Luc y évoque un conflit « exaspérant » dans lequel est impliqué le roi Hérode. Ce conflit a beaucoup à apprendre de notre rapport au monde aujourd’hui encore.

Le récit d’Actes 12 met en scène Hérode Agrippa 1er, petit-fils d’Hérode le Grand, auteur du massacre des innocents, et neveu d’Hérode Antipas, qui fit décapiter Jean le Baptiste et laissa crucifier Jésus. Ce troisième Hérode, dont le règne dura de 41 à 44 fut, selon Luc, le persécuteur de l’église naissante. Il exécute Jacques par décapitation et fait emprisonner Pierre. Ensuite, Luc nous apprend qu’il « descend de Judée à Césarée » (Actes 2, 19). Césarée Maritime où se trouve sa résidence et où des habitants des villes indépendantes de Tyr et de Sidon l’y attendent. Hérode avait en effet décidé d’arrêter les exportations de blé au moment même où toute la région était frappée par la famine. Luc appelle cela un conflit « exaspérant » et il nous laisse entendre que ces gens de Tyr et de Sidon, par l’intermédiaire d’un courtisan nommé Blastos, ont réussi à se présenter devant Hérode afin de le convaincre de lever le blocus économique.

Un corps en décomposition

Luc termine en évoquant la mort du monarque. Mort étrange, d’autant qu’une autre version nous est parvenue, rapportée par l’historien juif Flavius Josèphe dans ses Antiquités juives (19, 343-350). Les deux récits sont semblables : Hérode meurt après avoir participé à un grand rassemblement public au cours duquel des flatteurs l’ont acclamé comme un Dieu. Pour Flavius Josèphe, il s’agit d’une fête organisée en l’honneur de l’empereur Claude. Le décor est luxueux, le roi est revêtu d’une robe toute tissée d’argent. Au lever du jour, alors que les premiers feux des rayons du soleil font étinceler l’étoffe remarquable, Hérode apparait à la tribune royale du théâtre de Césarée. Il prononce alors un discours. Les brigades d’applaudissement le saluent au titre de Dieu. « C’est la voix de Dieu et non d’un homme » (Actes 12,22). Mais voilà, ironie du sort, Hérode meurt à cet instant sur la tribune royale aux yeux de tous. Mort misérable. Mort répugnante. Ravagé par des douleurs intestinales continuelles selon Flavius, dévoré par les vers selon Luc (Actes 12,23). Hérode, étincelant et en position de force, s’éteint et se décompose littéralement sous nos yeux.

Une politique en décomposition

Cette décomposition accélérée d’Hérode me fait penser inéluctablement au pourrissement du corps politique auquel nous assistons, effarés, jour après jour. Mensonges d’état. Perte de tout sens moral. Conflits d’intérêts. Prises illégales d’intérêts. Népotisme. Évasion fiscale. Corruption. Délinquance financière. La multiplication de ce que nous appelons les « affaires » (1) faisait dire au journaliste chrétien Bruno Frappat que nous sommes entraînés dans une « course à la laideur. On ne sait plus où donner de la colère ou du sarcasme ». Une course qui explique pourquoi le président de la République s’est empressé de décorer de la légion d’honneur le prince héritier d’Arabie Saoudite Mohammed ben Nayef récemment épinglé dans l’affaire des « Panama Papers ». Mohammed ben Nayef, ministre de l’intérieur, s’enorgueillit de multiplier les exécutions publiques depuis le début de l’année dans son royaume. A ce rythme, Amnesty international annonce le record de 350 décapitations pour 2016. Mohammed ben Nayef appartient à un clan qui consacre des milliards à la propagande religieuse wahhabite, qui finance le clergé islamiste en Afrique du Nord, au Moyen Orient et en Europe, lequel produit les idées qui aboutissent aux massacres que nous connaissons. Voilà donc un homme qui règne sur un pays devenu la matrice du terrorisme, où les femmes sont traitées comme des chiens, et qui reçoit des mains de notre président une décoration route ; rouge comme la honte de nos visages, comme sans qui crie depuis la terre.

La real-politik

« La question des droits de l’homme pourra être évoquée, pour faire bonne mesure, dans les éléments de langage », suggérait dans un mail Jérôme Bonnafont, directeur de la section Afrique du Nord et Moyen Orient du cabinet de Jean-Marc Ayraut au ministère des Affaires étrangères. Voilà ce que nous voyons apparaître à la tribune du théâtre du politique : des petits despotes cruels et opportunistes, revêtus de robes tissées d’argent, et des flatteurs cyniques qui font des droits de l’homme un élément de langage.

Je prends cet exemple parmi mille autres parce qu’il a le mérite d’illustrer ce que nos dirigeants appellent la « realpolitik » : comprenons l’abandon de sous les principes éthiques au profit d’intérêts soi-disant nationaux et économiques. Cet exemple a le mérite de nous faire toucher ce corps du politique vidé de ses convictions et rongé par les vers. « L’exaspération » pour reprendre le mot de Luc, gagne du terrain en France, d’autant que cette décomposition du système politique, de l’état et de ses institutions, auquel nous assistons quotidiennement se vit sous fond de destruction du cadre économique et social. Malheureusement, trop souvent, cette « exaspération » nous conduit à la déploration-abstention, à l’anathème généralisé du « tous Pourris », à la démission, au retrait.

La prière, source d’engagement

Dans le chapitre 12 du Livre des Actes, un groupe de disciples s’était réfugié dans une maison de prière, dont la porte était bien fermée : « Là, il y avait une assez nombreuse assistance en prière » (Actes 12,12).

Nous retirer, sortir du champ politique et prier ? Ici ne nous trompons pas, la prière n’est pas un retrait, un repli sur soi, mais ce qui m’ouvre vers le dehors, vers autrui. Et puis, comme dans cette histoire que nous raconte Luc, il y a toujours quelqu’un qui vient frapper à la porte, quand ce n’est pas Dieu lui-même : « Tandis qu’il frappait à l’entrée du portail » (Actes 12,13). Entendons alors que, malgré tout ce qui nous accable, nous écœure, en tant que chrétiens, nous avons à sortir et investir le théâtre du politique, avec pour conviction que s’il est une chose qui ne connaîtra pas la décomposition, c’est bien le corps du Christ (2). Face aux idoles de l’argent, du pouvoir narcissique, face aux idéologies meurtrières, face à la religion qui prend la place de Dieu, nous avons, un nom précisément de notre appartenance au corps du Christ, à habiter le politique pour y faire entendre notre voix. Nous aurons toujours notre mot à dire sur le pouvoir tel qu’il s’exerce, surtout lorsque ce dernier s’absolutise où se décompose. Habiter le politique en tant que chrétien, loin de la résignation, c’est aussi vivre d’une espérance qui se frayera toujours un chemin : « la parole de Dieu, cependant, croissait et se multipliait » (Actes 12,24).

  • N’hésitez pas à consulter l’article paru su Wikipédia « les affaires politico-financières françaises »
  • Luc est le seul auteur du NT à affirmer explicitement que Jésus n’a pas connu la décomposition de son corps. Il s’appuie pour cela sur le Psaume 16, 8-11 qu’il cite en Actes 2,25-28 et 13,35.

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