Parmi les articles de foi du Christianisme, celui qui est le plus décisif et central, c’est celui qui confesse un Dieu transcendant, un Dieu qui est Parole et Acte. Les autres énoncés du Credo en dépendent.

On peut certes concevoir Dieu comme la Nature ou le Dynamisme créateur de l’univers, ou comme une forme d’énergie interne au monde. Mais il ne s’agit pas là du Dieu transcendant de la Bible et de la théologie chrétienne.

Et c’est pourquoi nous voulons nous demander : Qu’est ce qui peut conduire le chrétien à confesser un Dieu transcendant ? Quel sens peut-on donner à cette confession ? Peut-on tenter de comprendre en termes purement laïques et anthropologiques comment et pourquoi on peut en venir à confesser ce Dieu de la Bible et du Judéo-christianisme, à savoir un Dieu transcendant conçu et reçu comme une puissance, c’est-à-dire une parole et un acte qui ont un impact sur nous et sur notre manière de voir la vie et l’histoire.

Et si je pose ces questions, c’est en particulier par rapport à moi-même : comment à la suite d’une expérience mystique assez imprécise, en suis-je venu à confesser le Dieu transcendant du Christianisme ? Comment ai-je pu adopter et m’approprier cet énoncé du catéchisme chrétien , alors qu’il n’a que de très lointains rapports avec l’expérience qui, à l’âge de 16 ans, m’a conduit à frapper à la porte d’un temple protestant ?

On pourrait certes envisager un Christianisme sans Dieu transcendant, mais je le dis tout net, la référence à un tel Dieu, et plus précisément à un Dieu conçu comme une Parole et un Acte, me paraît le coeur et la substance du Christianisme. On ne peut donc nullement l’éluder, ce serait malhonnête. 

Je suis conscient que ce projet a quelque chose d’anachronique et de totalement étranger à la façon dont, de nos jours, on conçoit Dieu. Aujourd’hui, de plus en plus souvent, les théologiens oblitèrent le caractère transcendant du Dieu du Judéo-christianisme. On désigne par le mot  “Dieu“ une notion que l’on aurait pu tout aussi bien désigner par un mot relevant du vocabulaire profane, par exemple l’Amour, le Bien, l’Etre, l@a Loi morale, le Dynamisme créateur qui anime l’univers etc., et le fait de mettre une majuscule à ces termes ne les identifie pas pour autant à Dieu. Nous ne sommes pas loin de ce que le Judaïsme biblique appelle l’idolâtrie, c’est-à-dire le fait de se fabriquer un dieu anthropomorphique qui ne soit qu’une manière de désigner ce dont nous avons besoin et ce que nous pensons être le bien, le juste et le vrai. Je voudrais au contraire prendre au sérieux le fait que le Judaïsme et le Christianisme se veulent la confession d’un Dieu authentiquement transcendant et non idolâtrique. Et c’est de ce Dieu là dont il sera question dans cet article.

J’indique tout de suite la thèse que je soutiendrai. Je voudrais montrer que le fait de confesser un Dieu authentiquement transcendant peut être explicité, voire légitimé en termes purement “laïques“. En effet, ce qui sous-tend et peut-être légitime la confession du Dieu du Judéo-Christianisme, c’est le fait que sous un mode tout à fait laïque, nous faisons également l’expérience de ce que l’on peut légitimement appeler une Transcendance (nous préciserons le sens de ce terme), celle-ci étant reçue comme une Parole et un Acte.

Pour le dire autrement,  la “structure“ qui sous-tend la confession juive et chrétienne d’un Dieu transcendant conçu comme une Parole et un Acte est d’abord celle d’une transcendance dont nous faisons l’expérience sur un mode  laïque et anthropologique, cette transcendance pouvant également être reçue comme une parole et un acte.

Pour poursuivre ce projet, nous voulons dans un premier temps reconnaître quelles sont les expériences, que l’on peut qualifier de laïques, qui nous prédisposent à confesser le Dieu du Christianisme, et ensuite préciser le processus par lequel, à partir de ces expériences, nous sommes conduits à entrer dans le jeu du discours du catéchisme judéo-chrétien, et par là même à confesser un Dieu qui est reçu comme une Parole, un Acte, c’est-à-dire une Puissance.

Trans-ascendance et trans-descendance

Et d’abord, que faut-il entendre par « transcendant » ? Selon le Vocabulaire de philosphie de Lalande, une réalité, quelle qu’elle soit, est transcendante par rapport à une autre lorsqu’elle se situe au-delà ou en dehors de celle-ci, lorsqu’elle n’est nullement de la même nature que celle-ci, et lorsque « elle ne peut être atteinte à partir de celle-ci par un mouvement continu »[1]. C’est cette dernière condition qui permet de différencier une transcendance qui peut être idolâtrique ( que nous appellerons trans-ascendante) d’une authentique transcendance (que nous appellerons trans-descendance).

Il y a en effet deux manières de concevoir un principe transcendant et ce selon la manière dont il est conçu ou perçu à partir du niveau par rapport auquel il est transcendant. Nous le qualifierons de “trans-ascendant“ lorsqu’il est institué sur un mode “ascendant“ et par un « mouvement continu» pour reprendre l’expression du Lalande. Ainsi un jugement émanant d’un Tribunal sera considéré comme trans-ascendant si on prend en compte le fait que les juges l’ont élaboré, érigé et institué « par un mouvement continu » à partir des faits et des dires présentés au Tribunal.

En revanche, nous qualifierons un principe transcendant comme “trans-descendant“ lorsqu’il est reçu comme une parole et un acte venus d’en haut, ou du moins d’ailleurs. Ainsi le jugement d’un Tribunal sera dit trans-descendant lorsqu’il est reçu comme une parole et un acte venus d’en-haut ou d’ailleurs et intervenant dans le réel pour décréter une vérité et condamner ou innocenter un prévenu. Ainsi ce jugement a été conçu sur un mode trans-ascendant par les juges, mais il est reçu sur le mode trans-escendant par le condamné.  On voit ainsi que la différence entre trans-ascendant et trans-descendant n’est pas afférente à la Parole ou à l’Acte transcendant lui-même, mais à son mode de relation avec le niveau par rapport auquel il est transcendant, soit qu’il est engendré sur le mode ascendant ou, au contraire, reçu sur le mode descendant.

De même, Dieu peut être qualifié de trans-ascendant lorsque nous concevons le concept de Dieu comme ayant été érigé par une démarche de notre part que l’on peut qualifier d’ascendante. Parmi ces démarches ascendantes, il y a le besoin de trouver une explication à ce qui nous paraît inexplicable (l’existence de l’univers, son organisation, les miracles qui nous déconcertent, la puissance imprévisible des éléments cosmiques…), et  aussi le besoin de donner un nom à l’ob-jet[2]  indéfini de notre désirance et de nos besoins pré-religieux, et en particulier de notre besoin d’être sauvé, d’être aimé, de donner un sens à notre vie… Ainsi le Dieu de la théologie naturelle, par exemple celui des preuves de son existence proposées par Saint Thomas d’Aquin, peut être qualifié de trans-ascendant.  Il est érigé pour expliquer l’existence et l’ordre de l’univers. Le concept de Dieu est alors institué par un mouvement continu, sans aucun « saut », pour reprendre l’expression de Kant et de Kierkegaard.  Et dans ce cas, il y a de grandes chances que nous nous créions un Dieu conforme à notre demande et que, de ce fait, ce Dieu trans-ascendant puisse être considéré comme une idole. Dieu est alors créé par une démarche endogène de notre esprit, voire de notre imagination.

En revanche, Dieu peut être qualifié de trans-descendant lorsqu’il est non pas érigé (comme dans le cas précédent), mais reçu comme une Altérité agissante qui advient et “descend“ sur nous et sur le monde. Dieu est alors reconnu et reçu comme un principe ayant une puissance propre (c’est-à-dire comme une Parole, comme un Actant ou une Action). Ainsi, alors que le Dieu trans-ascendant est l’ob-jet d’une démarche et d’une quête dont nous sommes le sujet, le Dieu trans-descendant est vu et reçu comme une Parole, un Actant dont nous sommes l’objet, le destinataire et le récepteur. Cette Parole, cet Actant sont reçus comme forensiques[3] (venant de l’extérieur). L’auteur de la Parole ou de l’Acte n’est nullement identifié en tant que tel. Pour le Judaïsme et le Christianisme, cette Parole-Acte trans-descendant peut prendre, entre autres, la forme d’un commandement, d’un jugement, d’une condamnation ou d’un pardon qui nous sont adressés et que nous recevons comme venus d’ailleurs.

On voit la différence entre ces deux manières de concevoir « Dieu ». Lorsqu’il est le produit d’une démarche ascendante, il est identifié en tant que tel, comme le Premier moteur d’Aristote, par exemple. Il procède d’une démarche de l’homme qui se fait à la voix active. En revanche, lorsqu’il est reçu comme une advenue forensique et trans-descendante, il n’est pas identifié en tant que tel, dans son être propre. Il est reçu, sur un mode que l’on peut qualifier de passif, comme une Parole, un Acte, on pourrait dire une Action ou un Actant; et puisque cette Parole-Acte est seulement reçu comme advenant de l’extérieur, l’auteur de cette Parole (le locuteur) et de cet Acte (son acteur) n’est nullement identifié en tant que tel, et c’est à ce titre que, en principe du moins, il ne peut être considéré comme une idole. Ce qui est reçu, sur le mode passif, c’est seulement une Parole qui nous est dite et un Acte (une Action ou un Actant) dont nous ne percevons que l’effet. A notre sens, seul ce Dieu reçu comme trans-descendant est proprement théologique. Un Dieu formé sur un mode ascendant reste toujours plus ou moins philosophique. Ainsi Dieu n’ est effectivement transcendant et trans-descendant que parce qu’il est reçu de cette manière par l’homme. Mais, disons-le avec insistance, il ne s’agit pas d’une transcendance ontologique et intrinsèque. La manière de voir de l’homme est déterminante[4].

Ainsi, le Judéo-christianisme conçoit Dieu comme une Puissance trans-desendante reçue comme une Parole et un Acte. Mais en fait, ce que la Bible et aussi la théologie désignent de la sorte, ce n’est pas à proprement parler Dieu lui-même, mais plutôt « La Parole de Dieu », qu’il faut différencier de Dieu en tant que tel. De fait, aussi bien dans la Bible qu’en théologie, les différentes formes d’intervention de Dieu en ce monde sont plutôt imputées à la Parole de Dieu qu’à Dieu lui-même. C’est par sa Parole et seulement par sa Parole que Dieu intervient dans le monde, cette Parole pouvant se manifester sous forme de parole, mais aussi d’action. Ainsi la Puissance qui crée le monde, c’est la Parole de Dieu; celle qui édicte les commandements au peuple d’Israël, c’est la Parole de Dieu; ce que Jésus-Christ incarne, ce n’est pas Dieu, c’est sa Parole. De fait, ce n’est pas Dieu lui-même, mais bien plutôt la “Parole -de-Dieu“  qui intervient dans le monde. Dieu lui-même est un au-delà de mystère, alors que la Parole est un acte agissant en tant que tel. Elle est un Verbe, c’est-à-dire à la fois une parole et un acte.

Cette  Parole est désignée dans le Premier Testament par le mot Dabar, que l’on traduit généralement par parole, mais qui désigne également l’acte créateur de Dieu. Dans le grec du Nouveau Testament, elle est appelée Logos (par exemple dans le prologue de Jean), et en latin par le mot Verbum. Pour rendre compte de cette Parole-Acte en un seul terme, nous privilégierons le mot Verbe, le verbe qualifiant à la fois la parole (cf. l’expression “avoir du verbe“) et l’acte (en grammaire, les verbes désignent des actions). Mais reconnaissons que dans le discours de la théologie et de l’exégèse biblique, le mot Parole est le plus usuel.

J’irai volontiers jusqu’à dire que le Dieu de la Bible et du Judéo-Christianisme peut et doit être seulement qualifié de Parole-de-Dieu, le mot Dieu étant un qualificatif pour caractériser cette Parole ; elle est reçue comme étant “de Dieu“. Cette “Parole“ est qualifiée comme étant “de Dieu“ pour signifier qu’elle vient d’un “Au-delà“, d’un “Ailleurs“ d’un extérieur (forensique) qu’on ne peut ni désigner ni identifier. l’expression “de Dieu“ qualifie seulement le caractère exogène et forensique de ce Verbe trans-descendant.

Cette manière de voir la “Parole-de-Dieu“ me paraît légitime. De fait, dans le Christianisme, tout comme dans le Judaïsme, la “Parole de Dieu“ a une réelle autonomie par rapport à “Dieu“. D’ailleurs dans la Bible,  l’expression « la Parole » est souvent employée sans que l’on ajoute “de Dieu“. Dieu n’existe pour nous qu’en tant que “Parole“.

Que l’on me permette d’ajouter un mot personnel. En fait, c’est par cette manière de voir Dieu comme une Parole trans-descendante et forensique que je me sens personnellement concerné. Elle est au coeur de ma propre conception du Christianisme, et en particulier du Christianisme protestant. De fait, la Dogmatique de Karl Barth, que j’ai découverte au cours de mes études de théologie, s’organise autour de la notion de Parole (radicalement transcendante) de Dieu. Pour moi, la foi chrétienne caractérise le fait que ma vie se déroule sous l’emprise d’une Parole qui m’advient sur un mode trans-descendant et forensique et qui s’adresse à moi sur des modes divers. Et puisque l’idiome du Christianisme la désigne comme “Parole de Dieu“, je l’identifie de la même manière.

Fonder la notion de Parole de Dieu sur un mode laïque

Mais revenons à notre propos. Nous voulons donc montrer dans ce chapitre que le fait de confesser Dieu comme une Parole-Acte purement trans-descendant et forensique ne tombe pas du ciel (si l’on peut se permettre en l’occurence cette expression!) mais que, bien au contraire, il a une assise laïque et anthropologique[5]. Certes, il est clair que la notion de Parole-de-Dieu, même si nous l’orthographions avec des tirets, nous vient de l’idiome culturel du Judéo-Christianisme, mais ce que recouvre cette notion, à savoir l’idée d’un principe trans-descendant reçu comme une parole et un acte, relève aussi d’une expérience “laïque“. En effet certaines de nos expériences psychologiques et cognitives  nous conduisent à l’idée d’une transcendance reçue comme une Parole ou comme un Acte, ce qui nous prédispose à confesser le Dieu transcendant du Judéo-christianisme. Nous dirons que cette confession du Dieu de la foi juive et chrétienne  s’étaie sur l’idée laïque de trans-descendance forensique. Celle-ci lui sert d’étai et de support.

Il faut insister sur la radicalité de notre projet et peut-être aussi sur son originalité. Aujourd’hui de nombreux théologiens, à la suite de Bonhoeffer en particulier, tentent de penser un Christianisme sans Dieu, c’est-à dire sans théo-logie, en valorisant sa dimension éthique. Nous voudrions au contraire prendre en compte, de front, ce qu’il y a de plus spécifiquement théo-logique dans la foi juive et chrétienne, à savoir la confession d’un Dieu conçu comme une puissance transcendante et également effectuer une approche “laïque“ de cette confession de foi en montrant qu’elle s’étaye sur un “schématisme de pensée“ (Denkschematismus)  et un mode de “compréhension du monde“ (Weltanschauung) qui ne sont certes pas universels, mais qui peuvent prédisposer certains à recevoir et à s’approprier la prédication du Dieu du Judéo-christianisme.   

Nous sommes tout à fait conscient de la difficulté de ce projet. De fait, nous voulons le poursuivre en nous soumettant à deux exigences qui paraissent tout à f ait contradictoires:

  • Elucider, voire légitimer le statut d’un Dieu radicalement transcendant, théo-logique qui ne soit en rien un dieu “déthéologisé“ tel que par exemple le Dynamisme créateur de l’univers, l’Amour, la Conscience morale, ou tout simplement l’Homme.
  • Effectuer cette élucidation, voire cette légitimation, sur un mode laïque et anthropologique.

Donc, dans un premier temps, nous voudrions montrer qu’il y a, de manière non pas peut-être universelle, mais en tout cas commune, divers modes d’une expérience d’une trans-descendance forensique reçue comme un acte ou une parole. Pour rendre compte de ces expériences, nous utiliserons parfois des images et des illustrations relevant du  corpus culturel du Judéo-Christianisme, mais il est bien clair que ce sera un mode pédagogique pour rendre compte d’expériences tout à fait laïques.

Ainsi notre propos entre dans le cadre de ce que en théologie on appelle les preambulia fidei, qui, en tant que tels, relèvent seulement de la philosophie et des sciences humaines, et qui pourtant, en restant sur ce plan, permettent de savoir ce qui prédispose à la foi, c’est-à-dire, en l’occurence,  au fait d’entendre et d’être à l’écoute d’une parole qui est reçue comme la “Parole de Dieu“. Mais, disons-le clairement, ces preambulia fidei ne relèvent nullement d’une théologie naturelle. Il y a un saut entre l’expérience de la trans-descendance et la conception du Dieu du judéo-christianisme.

L’Œil qui regardait Caïn

Parmi les expériences “laïques“ (et en l’occurence purement psychologiques) qui nous prédisposent à concevoir l’idée d’une trans-descendance forensique reçue comme un acte et une parole, il y a le sentiment, voire la sensation, d’être vu et d’être jugé d’en-haut; d’être vu à nu, à découvert, vu dans ses secrets, dans ses fautes, bref dans sa vérité. C’est l’expérience que faisait le jeune Jean-Paul Sartre[6] lorsque, en cachette, il faisait des bêtises[7]. C’est aussi celle que, selon le poème de Victor Hugo, Caïn a faite après avoir tué Abel; c’est le sentiment d’être poursuivi par un “oeil“ qui le voit et l’accuse: “Pourquoi as-tu fait cela? “. Bien sûr, dans le poème de Victor Hugo, cet oeil est celui de Dieu. Il n’en reste pas moins que cette expérience d’être à découvert devant…, d’être sous le regard de…, d’être poursuivi par … est une expérience générale qui n’est pas de nature religieuse.

Ce qu’il importe de noter, c’est que cette expérience se vit sous une forme passive, on pourrait dire “à la voix passive“.  Elle se fait “par en bas“. Le sujet se sent regardé, jugé, voire condamné. Par qui? Cela n’est pas dit; le complément d’agent qui préciserait l’agent par lequel on se sent observé n’est pas explicité. Mais ce qui  importe pour notre propos, c’est que ce sentiment d’être observé nous donne l’idée d’une    transcendance trans-descendante. Il fait implicitement référence à cette transcendance, celle-ci intervenant comme « un principe extérieur et supérieur » , pour reprendre les termes du Lalande[8], par référence auquel on se sent jugé.  Et cette trans-descendance est reçue comme un actant et une parole qui donnent le sentiment d’être jugé. 

Peu importe que la psychiatrie puisse diagnostiquer que ce sentiment d’être vu d’“en haut“ relève d’une forme de délire de persécution[9]. Peu importe que la psychanalyse puisse dire que cet agent transcendant est celui du Sur-moi ou du Nom du Père. Il n’en reste pas moins que le sujet, quant à lui, fait ainsi l’expérience, sur un mode passif,  d’une forme de “trans-descendance“ forensique  devant laquelle il se sent à découvert.

Ainsi l’expérience d’être “à nu devant …“ suscite l’idée d’une “trans-descendance“ qui est le corrélât et le complément d’agent elliptique et non identifié de ce sentiment “passif“.  Ajoutons cette précision. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne s’agit pas là d’une démarche trans-ascendante. En effet celle-ci érige le transcendant à la voie active et ce transcendant est en tant que tel une entité, voire un acteur. En fait, ici, dans l’exemple que nous donnons, ce dont on a l’idée, ce n’est pas à proprement parler un oeil, c’est-à-dire un acteur, mais plutôt un regard et une parole transdescendante, c’est-à-dire un actant.

Mais, que cela soit clair, être conduit à l’idée de transcendance, ce n’est nullement avoir l’idée de ce que la foi appelle Dieu. C’est seulement une prédisposition anthropologique et psychologique  à comprendre, ou plutôt à entendre (dans les deux sens de ce terme)  ce que le Christianisme appelle “Dieu“ ou plutôt  “ Parole de Dieu“.

L’Impératif catégorique

Autre exemple d’une expérience de la trans-descendance reçue comme un verbe: celle de se ressentir comme intimé, sommé, mis en demeure par ce que Kant appelle un impératif catégorique, cet Impératif qui se fait entendre sans que l’on sache d’où il vient. Dans l’exemple précédent, la trans-descendance était perçue sous la métaphore du regard. Ici elle l’est sous la forme d’une “parole“ qui énonce un impératif. Ici encore, peu importe que certains l’appellent la “conscience“, le “Surmoi“, le “Nom du Père“. Cet impératif énonce et prescrit par exemple : quelles que soient les excuses que tu puisses te donner, tu ne mentiras pas, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne tueras pas.

La “parole“ qui énonce cet impératif est sans auteur défini,  elle ne s’appréhende que par son effet. Elle s’exprime sur le mode du “Tu dois“ ou “Tu ne dois pas“ sans que le sujet qui énonce ce “Tu“ ne soit identifié; ou également sur le mode du “il faut que“, le “il“ n’identifiant nullement un sujet qui énoncerait l’impératif. Et pourtant, on peut voir ce “il“ comme le marque-place d’une “parole“ qui dit qu’“il faut que“. On fait l’expérience d’être interpelé, intimé, sommé par un impératif transcendant (ou plutôt trans-descendant).

Ainsi, comme dans l’exemple précédent, l’idée de transcendance est expérimentée “à la voix passive“ (“je suis sommé de“) sans que le complément d’agent (l’agent de cette sommation) ne soit ni précisé ni identifié, sans même qu’il soit nécessaire de supposer que la parole qui nous interpelle ait un auteur. Ici encore, on retrouve l’idée d’une trans-descendance forensique. Cette trans-descendance n’est nullement instituée sur un mode trans-ascendant identifiant sur un mode actif l’origine de l’expérience; elle est instituée “par en bas“ et à la voix passive,  c’est -à-dire à partir de l’expérience que l’on fait de son emprise et de ses effets.

Ici encore, cette idée d’un « principe extérieur et supérieur » ne doit nullement  être identifiée à celle de Parole de Dieu; elle ne fait que nous prédisposer à la concevoir et à l’accepter.

Il y a une Justice !

Il y a aussi  une autre manière intuitive d’appréhender la trans-descendance, celle qu’“il y a  une Justice“. Cette idée qu’“il y a une Justice“, c’est celle par exemple dont font état les banderoles qui, en tête des manifestations, proclament : “Justice pour ceux qui aujourd’hui sont injustement exploités“. La Justice est alors conçue comme un acte dont on demande l’intervention. De même lorsque, à propos d’un malfaiteur qui, après avoir échappé à la Justice pendant des années, finit par être rattrapé et emprisonné, on dit “Il y a une Justice“. De même lorsque, finalement, le Capitaine Dreyfus est enfin innocenté. La Justice est vue comme une Vérité transcendante qui finit par se rendre effective; on pourrait dire qu’elle est un actant ou une puissance. Elle peut être vue aussi comme une Promesse, la promesse que tôt ou tard, il sera fait justice à tous ceux qui sont exploités ou injustement condamnés.

Cette idée qu’“il y a une Justice“ est, en tant que telle, tout à fait laïque et non religieuse; et pourtant, elle renvoie elle aussi implicitement à un « principe extérieur et supérieur », ce principe étant, en l’occurence un “agent“ trans-descendant qui met en oeuvre la justice.

De façon plus générale, l’expression “il y a“ (“il y a une justice“, “il y a une vérité“) procède d’un “il“ qui est le marque-place grammatical d’une trans-descendance. Cela est encore plus clair dans le mode allemand de ce “il y a“, à savoir “es gibt“, “il est donné“. De fait, cette expression fait implicitement référence à une instance qui, sur le mode actif, “donne“ la justice, la vérité, la promesse. Certes, on ne peut identifier l’auteur de cette “donation“, mais on comprend que la religion le mettra sur le compte d’un Dieu juste, justicier et même vengeur des petits.

La Judication transcendante

Les trois expériences de la trans-descendance que nous venons de mentionner étaient plutôt d’ordre psychologique. Nous en venons maintenant à des expériences afférentes à la cognition, on pourrait dire plus savamment à l’épistémologie, c’est-à-dire à la manière de concevoir et d’instituer la vérité.

Premier exemple. Lorsque nous professons que tous les hommes sont égaux, nous faisons implicitement référence à une trans-descendance conçue comme un regard et aussi une proclamation qui les décrète et les institue comme tels. Les hommes ne sont égaux que si cette égalité est établie et instituée par référence à ce que nous appellerons une Judication transcendante[10]. De fait, par référence à quelqu’autre critère que ce soit (relevant par exemple de la nature, des aptitudes, de la réussite sociale, des mérites etc.), les hommes ne sont pas égaux. Par rapport à ces critères intra-mondains et immanents, ils sont différents et même inégaux. En revanche, ils sont institués comme égaux par référence à une Transcendance, vue et reçue  comme une Parole qui les décrète égaux. Cette déclaration est un “acte de parole“ qu’il faut considérer comme performatif. Il proclame, par une déclaration de principe, qu’ “il y a“ égalité entre tous les hommes, ce “il“ étant le marque-place du Principe transcendant au nom duquel est institué ce “il y a“.

On peut le dire autrement. Lorsque je professe “tous les hommes sont égaux“, j’institue ce fait comme une “donnée“. Une “donnée“, c’est un état de fait qui ne peut pas et ne doit pas être mis en question. Mais le mot “donnée“ (tout comme l’expression allemande es gibt, qui littéralement peut être traduit par  “ça donne“) fait implicitement référence au fait que cette donnée provient d’un acte de donation trans-descendant qui vient d’ailleurs et d’en-haut. L’égalité entre les hommes est une donnée qui est reçue comme donnée par un acte de donation, on pourrait dire un Octroi, voire une Grâce.

On peut également dire que l’égalité entre tous les hommes est instituée au nom d’un Impératif catégorique. On peut la voir comme relevant d’un “il faut“, le “il“ rendant compte d’une exigence inconditionnelle venue d’en-haut. Il est requis (d’en haut) que tous les hommes soient institués et déclarés égaux. Et là encore, le sentiment de ce “il faut“ prédispose à comprendre l’énoncé théologique qui présente Dieu comme Celui devant lequel il n’y a ni Juifs, ni Grecs, ni justes, ni injustes (Mat. 5,43), ni puissants, ni subalternes etc…

Autre manière de faire l’expérience de la “Trans-descendance“ forensique comme une Judication. Le fait que nous ne puissions voir et connaître les choses que de manière incomplète et partielle nous donne l’idée d’un Regard (d’une Judication) trans-descendant qui, lui, connaîtrait tout en vérité. Expliquons-nous en donnant un exemple.  Lorsque l’on regarde un cube à six faces, on n’en voit que trois, et ce parce que notre regard est pris dans une “erreur de perspective“. Nous ne voyons pas le cube dans sa vérité. Nous prenons ainsi conscience que notre aptitude à connaître est limitée. Cela nous donne par là-même l’idée d’une “connaissance-en-vérité“ qui serait celle d’un “Regard“ trans-descendant et omniscient, ou plutôt omnivoyant qui, lui, percevrait le cube dans sa vérité, avec ses six faces. Il est d’autant plus légitime que nous puissions avoir cette idée que, par la parole, nous pouvons dire: ce cube a six faces. De fait, la parole a un pouvoir supérieur à celui du regard. Cela nous donne l’idée d’une Parole qui serait en fait, en l’occurence, un “Regard“, ou plutôt une “Judication“transcendante (inscrite dans une sorte de cinquième dimension différente de celle des quatre que nous connaissons) qui pourrait “voir“ ce que nous disons en disant “ce cube a six faces“. Cette Judication peut être conçue comme une “Lumière“ ou une “Connaissance-en-vérité“ pour laquelle tout apparaît dans sa vérité[11] et par laquelle “vérité il y a“, quand bien même nous ne pouvons saisir cette vérité. Dans l’expression “vérité il y a“, le “il“ fait implicitement référence à cette Judication transcendante devant laquelle cette vérité apparaît et se dévoile.

Cette Judication transcendante et omnisciente serait également apte à avoir connaissance de ce que personne n’a jamais vu et ne peut ni voir ni connaître, par exemple un perce-neige sur le flanc d’une montagne où nul ne va. Cette Connaissance-en-vérité saisirait également la vérité du réel micro-physique alors que nous ne la saisissons que sur le mode de l’indécidable et de l’auto-contradictoire. Elle serait également apte à avoir connaissance de la vérité du monde dans sa totalité et dans la totalité du temps. Et elle serait aussi apte à saisir ce qui est notre vérité intime, alors même que celle-ci nous échappe[12].

L’idée de cette Judication est érigée “par en-bas“. C’est le fait même que notre regard et notre connaissance sont limités et induits dans une erreur de perspective qui nous donne l’idée d’une Judication transcendante qui perçoit le monde dans cette vérité. Il n’en reste pas moins que cette Judication est perçue comme trans-descendante, voire comme une Altérité contrariante qui “remet à sa place“ notre compréhension du monde en nous rappelant qu’elle est induite dans une erreur de perspective.

La justification forensique

Autre manière d’appréhender l’idée d’une transcendance trans-descendante et forensique. Au point précédent, nous avons montré que le fait que nous ne puissions pas connaître la vérité (pas plus que nous ne pouvons voir les six faces d’un cube) nous conduit à l’idée que cette vérité relève et relève seulement d’une Judication forensique et transcendante. Nous suivrons la même démarche, mais cette fois-ci à propos du sens de la vie. C’est le fait même que la vie puisse nous apparaître sans sens et sans justification qui nous conduit à l’idée que, si notre vie a un sens, ce sens ne peut être perçu que d’ailleurs. Notre manière de “voir“ notre vie serait aussi biaisée, incomplète et induite dans une erreur de perspective que notre manière de voir un cube et parce que notre manière de voir est “en rase-motte“. Tout comme nous sommes épistémologiquement inaptes à voir le cube dans sa vérité, nous le sommes également à connaître la justification, la raison d’être et le sens de notre vie. Et c’est pourquoi la vie peut nous paraître comme dénuée de sens. Nous ne pouvons par nous-même donner un sens à notre vie puisque nous en sommes partie prenante[13].

Certes le sentiment de l’absence de sens de la vie n’est pas partagé par tout le monde. Il n’en reste pas moins que le célèbre propos de Shakespeare trouve un écho en chacun d’entre nous: « La vie n’est qu’un ombre qui passe, un pauvre histrion qui se pavane et s’échauffe sur la scène et puis qu’on n’entend plus; une histoire contée par un idiot, pleine de fureur et de bruit et qui ne veut rien dire »[14].Shakespeare le dit aussi d’une autre manière: « Le monde entier est un théâtre… et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs; chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties »[15]. De fait, nous pouvons nous voir comme un acteur qui aurait à jouer son rôle dans une pièce sans avoir la connaissance de la pièce dans son ensemble. Nous sommes partie prenante d’une “pièce“ dont le sens global nous échappe et de ce fait, nous ne pouvons savoir le sens de la “partie“ que nous avons à jouer.  Nous ne pouvons auto-justifier notre vie c’est-à-dire lui conférer par nous-mêmes une justification et une raison d’être.  Seul un spectateur extérieur à la pièce peut avoir un point de vue transcendant, extérieur et forensique sur la pièce dans son ensemble et comprendre le sens du rôle qui nous est imparti.

Ainsi nous vient l’idée que la raison d’être de notre vie n’est afférente qu’à une Judication forensique qui seule en perçoit la justification et la raison d’être, et ce de la même manière que la justification de la partie que doit jouer un acteur de théâtre n’est afférente qu’à un spectateur extérieur à la scène. Pour le dire autrement, l’idée nous vient que la justification de notre vie ne peut relever que d’un Acte de justification transcendant et forensique. Le sens de notre vie ne peut lui être conféré et donné au sens fort, que de l’extérieur, du dehors, de manière forensique. La Transcendance nous apparaît alors comme une Instance « extérieure et supérieure » par référence à laquelle notre vie a une justification quand bien même elle est pour nous sans justification.

Ici encore, cette idée de Justification trans-descendante et forensique est instituée “par en-bas“. C’est le fait même d’avoir à reconnaître que nous ne pouvons par nous-mêmes donner une justification à notre vie qui nous donne l’idée que cette justification ne peut relever que d’un Regard, trans-descendant et forensique, qui la justifie, c’est-à-dire qui lui reconnaît et lui confère une « justice », un sens et une raison d’être.

On peut le dire autrement en usant une nouvelle fois du “il y a“. Nous pouvons dire par une sorte d’énoncé de principe:  Il y a une justification du fait que nous vivons ce que nous vivons. Dans cet énoncé, le “il“ de “il y a“ renvoie à une “advenue donatrice“[16] qui donne cette justification  sur un mode forensique et transcendant. Nous sommes “justifiés“ à vivre notre vie quand bien même elle n’a pour nous aucun sens, aucune justification.

Nous sommes ainsi prédisposés à entendre une “parole“ (une Parole) venue d’ailleurs et qui pourrait dire : “Tu peux vivre cette vie sans chercher à lui donner par toi-même une justification, tu peux la vivre sans raison, même si tu la considères comme inutile et absurde“[17]. Et de ce fait, il est possible que nous puissions entendre le « Vous êtes justifiés par grâce seule » de saint Paul et de Luther.

De la Trans-descendance à la “Parole de Dieu“ du Christianisme 

Nous avons montré que la Transcendance, ou plus précisément la Trans-descendance forensique  pouvait être conçue comme une “dimension“ (une sorte de cinquième dimension à côté de celles de l’espace et du temps) permettant d’expliciter et de comprendre ce dont nous faisons l’expérience : par exemple

  • Etre enjoint par un Impératif catégorique,
  • Etre en proie à un “Oeil“ qui vous observe et vous poursuit ;
  • Espérer qu’“il y a une Justice“ ;
  • Etre conduit à reconnaître que la vérité est seulement afférente à un point de vue (une Judication)  transcendant ;
  • Etre conduit à l’idée que, au nom d’un principe transcendant, tous les hommes sont égaux ; 
  • Avoir le sentiment que, quand bien même l’existence nous paraît absurde, elle peut néanmoins avoir une justification qui nous échappe ;

Nous l’avons montré, ces diverses expériences et bien d’autres ont recours à l’idée de Trans-descendance forensique. Et cette idée, quand bien même on la désigne par un mot à majuscule, n’en a pas moins, me semble t-il, un sens tout à fait “laïque“. 

On peut certes être plus ou moins sensible à cette idée de Trans-descendance. Elle n’a pas la même prégnance pour tous. Cependant pour certains du moins, elle peut devenir ce que l’on pourrait appeler un schématisme de pensée (en allemand Denkschematismus)[18], c’est-à-dire une matrice ou un prisme qui suscite une “compréhension du monde“ (en allemand Weltanschauung) spécifique.

On peut se demander si cette sensibilité à l’idée de Transcendance peut conduire à embrasser la foi chrétienne. On peut en discuter, mais il me semble que, en tant que telle, elle est rarement déterminante. Il faut reconnaître que beaucoup confessent le Dieu du Judéo-christianisme sans être particulièrement sensibles à ce que nous avons appelé sa trans-descendance, voire en ne voyant dans le Christianisme qu’une sorte d’exhortation éthique. En revanche, et c’est cette thèse que nous voulons soutenir, ce “schématisme de pensée“ peut susciter une manière spécifique de comprendre le Christianisme et de se l’approprier. Il peut en effet nous permettre de comprendre ce que le Judaïsme et le Christianisme appellent “la Parole de Dieu“ et, de ce fait, nous conduire à voir la foi chrétienne comme étant avant tout la  confession de cette  Parole de Dieu que l’on peut voir comme un Verbe (c’est-à-dire une Parole-Acte) trans-descendant et forensique.  Ce schématisme de pensée constitue alors une “matrice“ qui nous fait appréhender le corpus idiomatico-culturel du Christianisme selon le crible qu’il constitue. Nous sélectionnons dans ce corpus ce qui peut être vu comme congruent avec l’idée laïque de trans-descendance forensique reçue comme un Verbe. Ce corpus est alors compris comme le porteur d’un kérygme qui annonce ce que proclame et accomplit cette Parole de Dieu.

Nous distinguons en effet le “corpus du Christianisme“, le “kérygme du Christianisme“ et la “Parole de Dieu“.

Le corpus du Christianisme est constitué par l’Ecriture, l’enseignement de l’Eglise et sa prédication. Il est formé d’un ensemble de “textes“ (la Bible, les doctrines, les catéchismes) qui sont prêchés et enseignés aux fidèles. Nous avons insisté sur le fait que ce qui caractérise ce corpus, c’est qu’il est pour nous un idiome présent dans notre culture.

Ce corpus peut être compris et reçu comme porteur d’un kérygme[19], c’est-à-dire d’une prédication, d’une parole qui est dite, proclamée et annoncée par Jésus-Christ et ses disciples, mais aussi par les prophètes de l’Ancien Testament, et également par les prédicateurs des Eglises chrétiennes. Ce kérygme, c’est l’annonce d’un Commandement, d’un Jugement, mais aussi d’une Grâce, d’un Pardon et d’une Promesse.

Et ce kérygme se présente comme l’annonce et la prédication de ce que Dieu, ou plutôt  la “Parole de Dieu“, ordonne, accomplit, promet etc.

Nous l’avons dit, cette notion de “Parole de Dieu“ est fondamentale dans l’Ecriture et aussi dans la théologie du Christianisme. L’auteur de l’Epître aux Hébreux montre qu’elle est le coeur du kérygme dont le Judaïsme et le Christianisme sont porteurs: « Après avoir, à bien des reprises, parlé autrefois aux pères dans les prophètes, Dieu, en la période finale où nous sommes, nous a parlé en un Fils qu’il a établi héritier de tout» (Heb. 1,1-2). Cette Parole est donc prêchée par les prophètes, par Jésus-Christ, par les apôtres, mais aussi par la Bible et l’Eglise. En fait, Elle désigne l’ensemble des Actes de Dieu à l’égard des hommes et aussi du monde. Rappelons-le, Elle a une existence en tant que telle; Elle ne présuppose pas l’existence d’un dieu qui serait distinct de cette parole. Et c’est pourquoi nous la désignons comme Parole-de-Dieu.

Reconnaissons-le cependant, en présentant la Parole-de-Dieu comme un Verbe (une Parole-Acte) radicalement trans-descendant et forensique, nous nous démarquons de la manière traditionnelle dont les théologiens chrétiens la présente. De fait, pour eux, cette Parole n’est reçue que par ce que l’on pourrait appeler des médiations, celle de l’Ecriture Sainte (la Parole écrite), celle de Jésus-Christ (la Parole incarnée) et celle de l’Eglise (la Parole prêchée). Cependant nous tenons à maintenir la spécificité de la Parole-de-Dieu en tant que telle par rapport à ces médiations qui, à mon sens, relèvent de l’idiome culturel du Christianisme.

Ce qui, nous semble t-il, légitime notre manière de concevoir la Parole-de-Dieu, c’est le fait que, dans  dans la Bible, la Parole de Dieu a une existence propre indépendante des médiations selon lesquelles elle est présentée. Les prophètes et Jésus-Christ se réfèrent à une Parole de Dieu qui les précède. Ainsi les prophètes de l’Ancien Testament disent volontiers « La parole de Dieu me fut adressée » ou  « ainsi parle Yahvé ». De même, Dieu peut parler à la première personne et dans ce cas le prophète s’efface complètement devant Lui. Jésus-Christ se réfère également à une  Parole de Dieu qui lui est dite (cf. Jean 12,49; Jean 14,10). Le Prologue de Jean donne également à la Parole de Dieu une existence propre quand bien même il professe qu’elle s’incarne en Jésus-Christ.

Cette notion de “Parole de Dieu“ peut très bien ne pas nous “parler“ (par exemple parce qu’elle serait trop anthropomorphique et parce qu’elle évoquerait par trop les voix qu’aurait entendu Jeanne d’Arc), mais elle peut aussi prendre un sens qui nous “parle“ si l’idée de trans-descendance constitue pour nous  un schématisme de pensée.

Ainsi, la sensibilité à l’idée de trans-descendance et le “schématisme de pensée“ qu’elle constitue nous permettent d’aborder le corpus idiomatico-culturel du Christianisme selon un crible spécifique et en particulier de comprendre ce que ce corpus appelle la Parole de Dieu.

Les articles de foi du corpus du Judéo-christianisme qui font empreinte sur notre psychisme sont ceux qui sont congruents avec ce schématisme de pensée et avec les  expériences laïques de la Tans-descendance que nous faisons à l’intérieur de ce schématisme de pensée. Dès lors, notre psychisme opère une forme de cristallisation de ces articles de foi. Ce schématisme de pensée et les expériences laïques de la trans-descendance vont devenir la structure-étai qui soutient et donne force à ces articles de foi. Non seulement ces articles de foi  prennent sens pour nous, mais ils acquièrent pour nous un pouvoir d’emprise. Ils s’imposent à nous comme une évidence.

Ainsi, l’expression “Parole de Dieu“ prend un sens, et même un sens spécifique; nous la comprenons; elle cesse d’être pour nous énigmatique; nous l’intégrons; elle nous “parle“. Nous sommes prédisposés  à en comprendre le sens par le schématisme de pensée qui nous rend sensibles à l’idée laïque de trans-descendance forensique. Nous saisissons ce qu’elle veut dire parce qu’elle s’étaye sur l’étai que constitue l’idée laïque de Trans-descendance forensique[20]. Bien plus, elle se substitue à cet étai[21]. Pour nous, la notion de Parole de Dieu se substitue à celle de trans-descendance forensique.

Disons clairement que c’est là notre manière personnelle de confesser le Dieu du Judaïsme et du Christianisme. C’est cette manière que nous entendons expliciter dans la suite de ce chapitre.

Pour reprendre un concept que nous avons déjà présenté dans le précédent chapitre de cet essai, on peut dire que nous nous sommes “approprié“ la notion de Parole de Dieu telle qu’elle nous est donnée par le corpus et le kérygme du Christianisme.

Mais il faut insister sur ceci: même si le concept de trans-descendance constitue l’étai grâce auquel l’expression “Parole de Dieu“ peut prendre sens pour nous, les deux notions sont différentes. Elles ont des statuts différents, et même opposés. L’idée de trans-descendance est philosophique, épistémologique et également psychologique. Cette idée nous vient à l’esprit “par en-bas“, à partir de diverses expériences laïques, psychologiques et cognitives (le sentiment d’être observé, d’être interpellé, le fait que la justification de notre vie ne peut être de notre ressort et qu’elle ne peut relever que d’une judication forensique…).  En revanche, la Parole de Dieu est saisie et reçue comme advenant d’“en-haut“, comme une parole qui, d’en-haut, nous est dite et qui, par exemple, nous prescrit “Tu dois“, ou nous annonce “Tout est sous la lumière de la grâce de Dieu“. Ainsi le discours théologique opère un retournement par rapport à la démarche laïque et “par en-bas“ (philosophique, psychologique) que nous avons tenue dans la première partie de ce chapitre. Donnons un exemple: le discours laïque et par en-bas, énonce sur un mode passif “ nous sommes interpellés par ce que nous voyons comme un Impératif catégorique“ alors que le discours théologique qui rend compte de ce que proclame la Parole de Dieu s’exprime d’en-haut  à la voix active (“Tu ne voleras pas, tu aimeras ton prochain comme toi-même“). Le discours “par en-bas“ fait état d’expériences psychologiques et cognitives vécues sur un mode passif; il énonce “nous sommes au bénéfice d’une pluie bienfaisante qui, de manière trans-descendante, nous vient d’ailleurs“ alors que le discours théologique, lui, retourne cette assertion et énonce, à la voix active et par en-haut “Dieu (ou la Parole de Dieu) fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes“ (Mat. 5,45). Ainsi, la Parole de Dieu peut être vue comme le retournement de la Verticale instituée par en-bas pour rendre compte d’expériences laïques.

Le fait de penser  à partir “d’en haut“ et sous les auspices de ce qu’énonce et accomplit la Parole de Dieu constitue une manière de voir (une Weltanschauung) que l’on peut qualifier de “théologique“. La théologie part d’“en-haut“ (du principe-postulat d’une Parole de Dieu) pour expliciter, par référence à ce qu’énonce cette Parole trans-descendante, la vérité de l’en-bas (celle des hommes, de l’histoire, de l’humanité). De fait, la théologie a pour spécificité de penser et de définir la vérité du monde, de l’histoire et des hommes à partir du postulat qu’une “Parole de Dieu“ énonce cette vérité. De fait, la théo-logie n’a pas tant  pour fonction de penser “Dieu“ que de penser le monde à partir du logos (du référentiel) que constitue  la  “Parole de Dieu“, c’est-à-dire selon la “logique“ qu’implique le fait de le penser par référence à ce Référentiel.

Ainsi le fait que des expériences laïques d’une trans-descendance forensique suscite en nous un schématisme de pensée qui nous prédispose à élire  et à saisir ce que le corpus du Christianisme et son kérygme désignent comme la Parole de Dieu n’exclue nullement qu’il y ait un saut et une discontinuité radicale entre cette prédisposition et la confession de la Parole. Nous insistons sur ce point pour montrer que notre démarche est tout autre que celle de la théologie naturelle. 

Pour une approche toute personnelle de la Parole de Dieu

Dans les prochaines pages, nous expliciterons les divers modes selon lesquels la Parole-de-Dieu (ou Dieu comme Parole-Verbe) se manifeste, du moins tels qu’ils se manifestent à nous personnellement. Ainsi nous tiendrons un discours “théologique“, même si nous tenterons de l’exprimer en termes  le plus “laïques“ possible. Et nous voulons penser cette Parole indépendamment du fait que, pour le Christianisme, elle est incarnée en Jésus-Christ et inverbérée (le mot est de Saint Augustin) dans l’Ecriture. Le projet, on en conviendra, est hardi.

Certes, il est bien évident que nous n’allons pas nous lancer dans un traité théologique sur la Parole de Dieu (ou sur Dieu en tant que Parole-Verbe). Nous n’allons pas non plus reprendre sur un mode théologique, c’est-à-dire par référence à la Parole de Dieu, ce que nous avons présenté au début de ce chapitre. Mais il est clair que l’on peut effectivement concevoir cette Parole comme un Regard qui nous juge et nous condamne, comme un Commandement impératif et catégorique, comme une Judication devant laquelle se dévoile la vérité du monde, comme une Justice qui réhabilite et aussi ressuscite ceux qui, comme Jésus-Christ, ont été injustement condamnés, ou encore comme un Glaive qui pourfend et ridiculise tous les faux dieux (l’orgueil, la puissance et la gloire) devant lesquels nous nous agenouillons. Mais nous pensons qu’il n’est pas utile de reprendre, sur un mode théologique, les différents items que nous avons précédemment présentés.

Dans les développements qui suivent, nous présenterons seulement, dans un langage peu académique, la manière toute personnelle selon laquelle nous concevons la Parole de Dieu et les modes selon lesquels elle nous “parle“. Nous dirons comment cela nous a fait découvrir et élaborer une “ manière de voir le monde“ (une Weltanschauung) et aussi une manière de voir la vie et les relations avec les autres. Nous dirons successivement que nous voyons le Dieu-Parole comme une Insistance, comme une Lumière qui éclaire de la même manière les justes et les injustes, comme une Toute-Puissance de donation et enfin comme une Grâce pour rien.

Dieu comme Insistance

Je commencerai  par dire comment se manifeste pour moi  cette Parole-de-Dieu en tant que telle, c’est-à-dire indépendamment des divers modes selon lesquels je peux la recevoir (par exemple sous la forme d’un Commandement, d’une Promesse, d’un Jugement, d’une Justification… Ou pour le dire autrement et de manière plus radicale, je voudrais tenter de dire ce qu’est “Dieu“ pour moi. Qu’est-ce que ce Dieu-Verbe-Parole-Acte en tant que tel?

Certes, on peut se demander: Est-il possible de caractériser l‘expérience que l’on peut faire de “Dieu“ en tant que tel, sans immédiatement dire ce qu’Il fait et ce qu’Il dit? Comment peut-on caractériser l’expérience de “Dieu“ en tant que pure Trans-descendance active?  Cela ne va pas de soi. De la même manière qu’il est difficile de caractériser la foi en tant que telle (la fides qua) indépendamment des divers articles de foi (les fides quae) selon lesquels elle s’exprime, de même il est tout autant difficile de caractériser, en tant que qua (ou dass en allemand), le Verbe-Parole-de-Dieu (ou Dieu lui-même en tant qu’Il est et est seulement Parole et Verbe) indépendamment des différents quae ou wass (Commandement, Jugement, Promesse, etc) selon lesquels nous le recevons. Essayons cependant de risquer quelques mots à ce sujet.

Nous qualifierons le Verbe-Parole-de-Dieu comme une Insistance (du latin insistere, se poser sur, s’attacher à). Je reçois Dieu, ou plus précisément Dieu en tant que Verbe comme une Insistance, c’est-à-dire comme une présence, une puissance, une autorité qui insiste, qui s’impose, qui s’attache à moi, et ce avec obstination.

Pour expliciter ce propos, nous partirons du célèbre texte d’Exode 3,14 où Dieu se définit lui-même comme « Je suis celui qui suis ». Nous récusons la traduction la plus usuelle de ce propos, à savoir celle qui voudrait que Dieu se définisse comme l’Etre en soi. De fait, elle nous paraît détourner le sens du texte. En effet, en hébreu, le mot “être “ n’existe pas en tant que substantif. Ainsi hâyâh (Je suis) ne peut caractériser l’Etre, ou le fait d’être. Il faut voir hâyâh comme un verbe qui qualifie un acte, une action, ou plus précisément un “process“, c’est-à-dire une action en cours[22]. Ainsi, selon ce verset biblique, Dieu lui-même se définit non pas comme l’Etre, mais plutôt comme un Acte, une Parole, un Dabar en hébreu, un Logos en grec, un Verbum en latin.  

De plus, pour rendre compte du sens de Exode 3,14, il faut aussi lire la suite du texte. De fait, Dieu dit ensuite à Moïse « Voici ce que tu diras aux Israélites: “Je suis“ m’ envoyé vers vous ». Ainsi le nom que Yahvé se donne  n’est pas “Je suis celui qui suis“, mais tout simplement “Je suis“.  En fait, dans le premier énoncé qui, usuellement, est traduit “Je suis celui qui suis “, Dieu dit seulement: Je suis “Je suis“, un peu comme on peut dire “Je suis Dupont, je suis Houziaux“.

Ainsi le nom que Dieu se donne, c’est tout simplement “Je suis“, cette expression caractérisant non pas une substance et un substantif, mais un verbe, un acte, un gérondif (un acte en train de s’accomplir). Il faut ajouter que, par la suite, le nom que Dieu se donne, à savoir « Je suis », désigne l’Autorité qui s’impose à Moïse (qui “insiste“ sur Moïse pour qu’il aille vers les Israélites), et aussi l’Autorité dont il peut se réclamer auprès d’eux[23].

C’est pourquoi on pourrait traduire le nom que Dieu se donne par:“Je suis un peu là“, voire “Je me pose un peu là“, le “un peu“ étant un euphémisme pour caractériser une forme d’insistance, de présence, d’autorité ayant du poids. De fait, Jean-Luc Marion[24] propose d’expliciter ainsi le nom que Dieu se donne: « Je suis ce que je suis sans que ma présence ne s’explicite, ni ne se commente d’un autre nom que celui, silencieux, de ma présence agissante » et une advenue trans-descendante. D’ailleurs, selon Esaïe 52,6, Dieu dit de lui-même: Je suis celui-là même qui affirme “Me voici“. Cette désignation me paraît tout à fait pertinente pour caractériser une “présence agissante“.  

Ainsi “Dieu“ (ou “la Parole de Dieu“) peut être caractérisé comme une présence agissante sans que les modes de cette présence agissante n’aient à être précisés. Autrement dit, Dieu n’est rien d’autre que Verbe; ou pour le dire autrement, Dieu n’est rien d’autre que “Parole-de-Dieu“ avec des tirets, (“-de-Dieu“ , rappelons-le, étant une manière de qualifier cette Parole, mais ne renvoyant à aucune instance, celle d’un “Dieu“ qui , en tant que tel, pourrait être identifié indépendamment du fait qu’il est Parole, Verbe et Acte).

Cette Parole-de-Dieu n’est nullement un être en soi, mais bien plutôt un Verbe sans être, pour reprendre la thèse de Jean-Luc Marion dans son ouvrage Dieu sans l’Etre[25]. De fait, pour traduire en termes laïques ce que le Judaïsme et le Christianisme appellent “Dieu“ et la “Parole de Dieu“, la notion d’insistance me paraît convenir d’autant plus que, en latin insistere peut se traduire par “se poser sur, s’attacher à “. De fait, le Dieu-Parole est une Insistance trans-descendante qui se pose sur l’homme et s’attache à lui.

On peut dire que cette Insistance est une “Présence“, si l’on ajoute que c’est une présence qui “a de la présence“[26], c’est-à-dire de la puissance. On retrouve ainsi la notion de mana et celle de “numineux“ pour reprendre le mot de Rudolph Otto[27].  Dieu, en tant que tel, c’est-à-dire en étant seulement un qua, peut être vu comme un mana à l’état pur, sans substantif, sans être, sans génitif. Dieu, Dieu en tant que Verbe, est ressenti comme un “Me voici“,  une présence agissante, une puissance, une autorité, une insistance sans que l’on puisse la qualifier autrement.

C’est ce sentiment d’un mana trans-descendant et insistant qui pourrait expliquer, entre autres, que les Juifs se couvrent la tête d’une kippa. Cette Insistance se tient debout sur leur tête (d’ailleurs insistere provient de stare, être debout). Ils vivent leur quotidien avec le sentiment d’une puissance insistante au-dessus d’eux, qui est posée sur eux, qui s’attache à eux.

Comme parabole de notre relation avec cette Insistance, on peut rappeler le texte biblique de la lutte de Jacob avec l’Ange[28]. On peut voir cette lutte comme un corps à corps à la fois passionnel et conflictuel avec une Présence agissante.On a l’impression d’être enlacé par cette Puissance et aussi d’être, comme Jacob, continuellement et à jamais blessé par elle, cette blessure étant la marque et l’effet de l’insistance d’une altérité incisive dont on ne peut se défaire.

Peut-être le texte suivant, dit sous forme d’une prière,  pourrait rendre compte de cette “blessure insistante“. 

Ne me quitte pas[29]

Mon Dieu, je voudrais tant pouvoir t’oublier.
Mais, que veux-tu, je n’y peux rien, tu es et restes pour moi une blessure secrète, persistante et tenace, à l’intérieur de moi.
Cette blessure, mon Dieu, elle ne me quitte pas. Je crois qu’elle vient de Toi. Je crois qu’elle est Toi.

La Parole de Dieu, un Impératif contre nature

Après avoir tenté d’appréhender l’impact que suscite en nous la Parole-de-Dieu en tant que telle (une gageure, convenons-en), venons-en à la manière dont elle nous “parle“. De fait, ce que nous appelons la Parole-de-Dieu, c’est bien une Voix que nous recevons comme trans-descendante et forensique et qui nous “parle“. Ce qu’elle me dit (je m’exprime à titre personnel), je l’entends dans cette parole de Jésus « Dieu fait lever son soleil de la même manière sur les justes et sur les injustes, sur les bons et sur les méchants » (cf. Mat 5,45). En fait, pour moi, ce verset, c’est le kérygme même de l’Evangile; en quelques mots, il dit ce qu’annonce, proclame et aussi ordonne la Parole-de-Dieu.

Le contexte montre qu’il faut d’abord recevoir ce propos de Jésus  comme  un impératif. Le fait que Dieu fasse lever son soleil de la même manière sur les méchants et sur les bons implique que l’on aime ses ennemis, que l’on prie pour ceux qui vous persécutent, que l’on aime et que l’on salue tous les hommes de la même manière, qu’ils soient à nos yeux bons ou méchants, justes ou injustes. Et de fait, on peut tout à fait recevoir cet appel comme un Impératif catégorique, c’est-à-dire comme une Parole-de-Dieu insistante qui nous poursuit et se rappelle sans cesse à nous. Et ce qui nous fait recevoir cet Impératif comme une Parole-de-Dieu, c’est justement le fait qu’il va à l’encontre de notre Weltanschauung la plus courante, celle qui nous fait faire une différence entre les bons et les méchants et qui nous conduit à en tenir compte dans notre comportement.

Mais ce qu’il importe de souligner, c’est que cet Impératif est fondé sur ce que l’on pourrait appeler une Proclamation, on pourrait dire aussi une Déclaration (pour reprendre le terme de la Déclaration des Droits de l’Homme). Si nous devons nous comporter de la même manière envers tous les hommes, c’est parce que, en vérité, tous les hommes sont égaux puisque Dieu fait lever son soleil de la même manière sur tous. Les hommes sont à égalité devant Dieu. Ils bénéficient de la même générosité, on pourrait dire aussi de la même grâce, celle de la lumière du Soleil.

On peut donc voir Dieu comme une Lumière[30] qui, sur un mode trans-descendant, tombe de la même manière sur tous les hommes quels que soient leurs mérites ou leurs démérites. Et Le voir ainsi nous Le rend compréhensible même sur un mode “laïque“. De fait, cette “lumière“ peut être vue comme l’archétype de tout ce dont les hommes bénéficient également; elle représente la lumière du Soleil certes, mais aussi l’eau, l’air , le feu et également la vie, la conscience, la mémoire etc.

Ce qui peut aussi nous permettre d’appréhender sur un mode laïque cette Lumière-de-Dieu, c’est également l’idée de Judication trans-descendante et forensique qui nous avons présentée précédemment. Nous l’avons dit, on peut concevoir cette Judication, on pourrait dire aussi cette Lumière ou ce Regard comme un “point de vue“ sans origine, un point de vue sans point de vue pourrait-on dire. Pour cette Judication-Lumière trans-descendate et verticale, tout, en ce monde, est sur le même plan. Cette Judication-Lumière éclaire de la même manière les orchidées et les chardons, les puissants et les méprisés, les premiers et les derniers. Elle abolit les différences et les hiérarchies de ce monde, et ce de la même manière que pour un Regard vertical et trans-descendant, il n’y a aucune différence d’altitude entre le mont Everest et la butte Montmartre. Devant cette Lumière, et pour cette Lumière, tous les hommes sont à égalité.

Il y a dans l’enseignement de Jésus un autre propos qui explicite cette Proclamation que, devant Dieu et pour sa Lumière, tous les hommes sont à égalité; et, de manière radicale, déconcertante et anti naturelle, il   en tire les conséquences pratiques. Ce propos de Jésus, c’est la parabole des “ouvriers de la onzième heure“ (Mat. 20,1-16). Rappelons ce qu’elle rapporte. Le Maître d’une vigne embauche des ouvriers à des heures différentes de la journée et qui donc travaillent des durées différentes, certains onze heures, d’autres quelques heures et les derniers seulement une heure. Et, à la fin de la journée, le Maître verse à tous le même salaire, celui qui avait été convenu avec les ouvriers de la première heure. Et du coup, les premiers embauchés se révoltent et considèrent que le Maître a agi de manière injuste en ne rémunérant pas les ouvriers proportionnellement au travail effectué. Et le Maître justifie sa position: tous les ouvriers sont au bénéfice de la même « bonté » (Mat. 20,15), de même, aurait-il pu ajouter, qu’ils bénéficient de lamême bonté du Soleil qui se lève également sur tous.

Cette parabole oppose deux Weltanschauungen , autrement dit deux manières de voir la vérité, la justice et les relations avec autrui: l’une, celle du Maître qui, lorsqu’il rétribue les ouvriers, ne fait pas de différence entre eux et leur verse le même salaire ; et l’autre, celle des ouvriers de la première heure, qui eux différencient les ouvriers selon leur travail et leur mérite.

Dans cette parabole, le Maître agit par référence au “point de vue“ de Dieu et de sa Lumière qui éclaire également et de la même manière tous les ouvriers. Ils doivent bénéficier de droits égaux et d’une grâce (d’une bonté) égale. Et c’est pourquoi il les rétribue « de la même manière ». On peut d’ailleurs remarquer que la Déclaration des Droits de l’Homme reprend cette logique “théologique“ puisqu’elle déclare que tous les hommes sont à égalité et de la même manière au bénéfice de ces droits, et ce qu’ils soient bons ou méchants, clochards ou Prix Nobel.

Alors que pour les ouvriers de la première heure, la justice consiste à tenir compte des différences et des inégalités entre les ouvriers (qui, selon eux, doivent être rémunérés de manière inégale puisqu’ils ont travaillé des durées inégales), pour le Maître au contraire, la justice consiste à compenser par une rémunération égale les inégalités de fait qui existent entre les ouvriers. Pour lui, ces inégalités sont injustes; elles sont contraires au principe d’égalité qui gouverne sa conduite. Ce n’est pas juste qu’ils reçoivent des salaires différents quelle qu’en soit la raison. Puisque tous les ouvriers sont à égalité devant la Lumière-de-Dieu, il est juste que soient réparées les inégalités qui existent entre eux, ces injustices qui sont dues entre autres au hasard, à la malchance et peut-être même au fait que les derniers soient, par leur nature,  enclins à la paresse.  Cette “compensation“, c’est la somme que les ouvriers embauchés tardivement reçoivent en sus de celle qui leur est normalement due. Ainsi plus ils sont handicapés (quelle que soit la nature de cet handicap et quand bien même il ferait d’eux des « méchants », plus la somme qu’ils reçoivent par compensation est grande! Mais, insistons-y, c’est bien là une manière de concevoir une justice fondée sur le principe d’égalité c’est-à-dire sur le fait que tous les hommes sont à égalité devant Dieu et sa Lumière[31].

De même que la Parole-de-Dieu nous commande de mettre en oeuvre une forme de Justice déconcertante, de même elle exige de nous une forme d’amour du prochain qui, elle aussi, n’a rien de naturelle. L’amour naturel aime (ou au contraire n’aime pas) le prochain en fonction de ses qualités ou de ses défauts. En revanche, l’amour selon le commandement de Dieu aime tous les hommes de la même manière, de manière égale. Cette éthique du refus des inégalités a une conséquence pratique. « Aimer son prochain comme soi-même » c’est le voir, le considérer à l’égal de soi-même, et en conséquence, agir de telle sorte qu’il bénéficie des même droits et des mêmes biens que soi-même. Comme le dit Basile de Césarée[32]

C’est à l’éprouvé qu’appartient le pain que tu mets en réserve; c’est à l’homme nu qu’appartient le manteau que tu gardes dans ton armoire; c’est au besogneux qu’appartient l’argent que tu caches pour toi dans ton coffre; plus tu es riche, plus tu es endetté vis-à-vis des autres, plus ton argent appartient aux autres.

Bien sûr, me dira t-on, cette manière de voir l’égalité , la justice et la morale relève de l’utopie. Elle est instituée par une Proclamation et un Commandement trans-descendants qui crucifient la logique de ce monde. Mais la foi, c’est être harcelé par une Parole qui proclame et ordonne cette utopie.

Dieu, Source d’Ailleurs jaillie

J’en viens à une nouvelle manière de voir le Verbe-Parole-de-Dieu comme un acte trans-descendant qui d’en-haut advient sur le monde. Je le vois comme un Acte de donation. Et, cette fois-ci encore, je tenterai de l’expliciter sur le mode le plus laïque possible quand bien même cette notion de don, et plus précisément de don par Dieu, est fondamentale dans la Bible et dans le Christianisme. « Le don gratuit de Dieu, c’est la vie » (Rom. 6,23); « Les choses que Dieu nous donne dans sa grâce » (1 Cor. 2,12) etc. De fait, pour la mentalité religieuse et chrétienne en particulier, tout ce qui est est vu comme donné par Dieu. . La Parole de Dieu est alors vue comme une instance donatrice, comme une puissance de donation, comme un Acte trans-descendant qui donne toute chose.  C’est ce point que nous voulons développer.

Nous ferons le lien entre cette notion de donation et certaines expressions linguistiques dont nous avons déjà fait état précédemment: celles du  “il y a“ et de  l’allemand “es gibt“ ( il est donné) et aussi celle du mot “donné“ qui, selon Le Robert, désigne l’ensemble de ce qui existe indépendamment de nous (par opposition à ce qui est élaboré par notre esprit), mais ce mot sous-entend aussi que ce “donné“ est donné et procède d’un donner.

De fait, notre vocabulaire usuel montre que cette idée que tout ce qui existe existe parce que cela a été donné est sous-jacente à notre “compréhension du monde“[33]. De fait, nous disons couramment: “c’est une donnée“ pour parler de quelque chose que l’on ne peut remettre en cause; et nous utilisons également l’expression “étant donné que“, et ces expressions, tout comme l’allemand “es gibt“ (“il y a“, ou plus précisément “il est donné“) paraissent significatives. Elles montrent que, implicitement et inconsciemment, nous voyons ce qui existe comme “donné“, comme si le réel était un donné qui était donné par un “es gibt“, par un acte de donation. 

Cela est encore plus clair lorsque nous disons “il nous est donné de “. Donné par qui? Par “il“!, ce “il“ étant un index vers une trans-descendance forensique qui donne ce qu’“il nous est donné de…“.

Ainsi on peut s’interroger: Pourquoi voyons-nous le réel comme un “donné“ et comme le résultat d’un “es gibt“? Qu’est ce que cela implique, de manière sous-jacente, et peut-être inconsciente?

On peut certes hasarder plusieurs hypothèses. J’en retiendrai une: Nous avons l’idée que le réel n’existe que parce que l’existence lui a été donnée. De fait, le monde aurait pu, et même aurait dû, en toute logique, ne pas exister. De la même manière qu’un bébé n’existerait pas si ses parents ne lui avaient pas donné la vie, de la même manière le monde n’existe que parce que l’existence lui a été donnée. Si l’existence ne lui avait pas été donnée, il n’existerait pas. S’“il y a“ le monde, c’est parce que ce monde procède d’un “es gibt“ qui lui a donné l’existence.

Ce qui est à l’origine de cette manière de voir le réel comme un “donné“, c’est d’abord une forme d’étonnement devant le fait que le monde existe. Comment se fait-il qu’il y ait quelque chose plutôt que rien?, pour reprendre la question de Leibnitz. Comment se fait-il qu’il y ait des choses qui apparaissent et existent dans l’étendue immense et infinie du rien?

A partir de cet étonnement devant ce qui existe, les hommes, de tout temps, ont cherché à trouver des explications. Et la plus courante, du moins pour nous, c’est de dire que, s’il y a quelque chose plutôt que rien, c’est parce que Dieu a créé ce quelque chose; c’est parce qu’il est  « le Créateur du ciel et de la terre », comme le professe le Credo des chrétiens.

Mais en fait, expliquer l’existence du monde  par le fait qu’il a été créé par Dieu, cela n’explique rien; c’est expliquer un inexplicable (l’existence du monde) par un plus inexplicable encore (l’existence de Dieu). C’est d’ailleurs ce que dit le philosophe athée André Comte-Sponville. Et je trouve qu’il a raison. Dire que le monde a été créé par Dieu n’explique rien. Mais l’expression “le monde a été créé par Dieu“ peut aussi, bien loin d’être  une explication de l’existence du monde, être une manière de dire que l’existence du monde est inexplicable.

En disant que le monde nous est donné “par Dieu“, nous renforçons son caractère inexplicable. Dieu n’est pas le Principe de l’explication de toutes choses; bien au contraire il est le Principe qui consacre le fait que , définitivement et en vérité, le monde est inexplicable. Le fait de dire que le monde est donné par Dieu le rend encore plus inexplicable.

Ce que l’on appelle la foi, c’est une manière de voir le réel, la vie, la respiration, les battements du coeur… comme nous étant donnés de manière inexplicable. C’est reconnaître que, à chaque instant, nous sommes sauvés de manière inexplicable de la mort et du néant. A chaque instant, nous sommes au bénéfice d’un miracle inexplicable . Et la foi, c’est ajouter « Dieu merci ».

Je vois Dieu comme l’Ailleurs, on pourrait dire aussi l’Es gibt, qui donne tout le donné. Je le vois comme ce que le philosophe et théologien Stanislas Breton appelle “une Instance donatrice“. «“L’instance donatrice est susceptible de multiples figurations, religieuses ou non, mais quelles qu’en soient les figures, elle répond à un mode fondamental de sensibilité qui perçoit ou ressent le monde, en sa globalité, comme l’expansion d’une générosité anonyme ou personnelle»[34]. Je vois cette instance donatrice comme la Source d’où sourd tout le donné ou, pour reprendre le mot du Credo, comme le Père qui fait advenir toutes choses ou, pour reprendre le Prologue de Jean, comme le Verbe dont tout procède.

Et le texte qui suit, intitulé “Source d’Ailleurs jaillie“[35],  tente de dire ceci à sa manière:

Source d’Ailleurs jaillie

Ô Toi l’Ailleurs du monde
L’Ailleurs de toutes les nuits et de tous les jours
Toi, l’Ailleurs d’où adviennent tous les êtres de par le monde,
Toi, l’Ailleurs d’où jaillit toujours la source de toutes les sources
Toi, Père de silence, Père de fécondité
Père se vidant de lui-même pour engendrer la puissance de toutes les forces
Toi, le Verbe unique, qui se dit dans  la phrase immense de l’histoire
Ô Toi, Puissance d’enfantement et de résurrection,
de Toi procèdent toute création et tout renouvellement
et aussi les désirs et les amours aux labyrinthes de ce monde
Ô Toi, très haute sève du refleurir dans le flétrir
Toi sans nom et sans visage, Toi sans présence ni absence, 
Je chante à ta gloire toute provende et toute moisson,
toute naissance et toute insurrection.

En fait  cet hymne n’est peut-être pas très loin de la manière dont les religions archaïques et le Judaïsme primitif concevaient Dieu. Ils le voyaient comme le Tout-Puissant dont procèdent toutes les puissances et les forces de ce monde, la puissance des océans, des vents, du feu… mais aussi celle qui suscite la germination des blés, la naissance des agneaux, le pouvoir procréateur des femmes, la force virile des hommes etc. De fait, dans le Judaïsme biblique, et même au début du Christianisme, Dieu n’est pas tant vu comme Créateur, mais plutôt comme le Père Tout-puissant de toutes les puissances[36]

La notion de Père Tout-puissant est plus primitive, plus universelle et aussi, à mon sens, plus compréhensible[37] que celle d’un Dieu créateur du ciel et de la terre. En fait, il me paraît plus aisé de considérer Dieu (Dieu comme Verbe) comme une “puissance“ que comme une “existence“. Le problème de savoir de quelle manière Dieu “existe“ est des plus complexes. En revanche, il est tout à fait possible de considérer Dieu comme une “puissance“ ou un acte qui n’est perceptible que par ses effets. On peut voir Dieu, ou plutôt le Verbe-de-Dieu comme un Es gibt dont tout dépend. Tout ici-bas « dépend » d’un Inexplicable, ou plutôt d’une “donation“ inexplicable. Tout le donné dépend d’une “Source d’Ailleurs jaillie“. Comme le dit Schleiermacher[38] lui-même, « Le sentiment de dépendance absolue et la conscience que l’on a d’être en relation avec Dieu ne sont qu’une seule et unique chose“[39]. Nous dépendons d’un Ailleurs que nous appelons Dieu. L’idée de Dieu, le sentiment de Dieu rend compte du sentiment que, pas à pas, nous avançons sur du “donné“ et que tout ce qui advient procède et dépend  d’un “donner“.  Tout ici-bas est grâce à …Un peu comme si nous avancions sur un pont suspendu qui ne tient que par en-haut, et qui se déroule sous nos pas par la grâce de cet En-haut, c’est-à-dire par la grâce d’un Ailleurs invisible.

Ainsi, je vois le Verbe de Dieu comme un acte de donation. Ce qui rejoint le célèbre énoncé de 1 Jean 4,8 « Dieu est Amour » que l’on peut traduire par Dieu est Donation, Donation à fonds perdus. Et l’image de cette Donation à fonds perdus, c’est le Christ qui, lors de son dernier repas avec ses disciples,  leur donne sa chair et son sang et qui de ce fait se perd et disparaît, à corps et à sang perdus, dans le tombeau où il ne reste rien de lui, même pas sa dépouille.  Il n’est présent dans sa donation que sous la forme d’une mémoire. Et de fait, le repas eucharistique se fait « en mémoire de Jésus-Christ». Le Verbe disparaît dans sa donation. Il fait paraître le donné en dis-paraissant en lui. C’est la dis-parition du Verbe dans le donné qui fait paraître ce donné.Comme le dit le philosophe et poète Roger Munier, « La seule dimension du monde, qui fonde absolument la réalité du réel, est la disparition en lui de Ce qui s’abolit pour qu’il soit le réel »[40].

Dieu est la Grâce pour rien

Dernière manière de concevoir le Verbe de Dieu. Nous l’avons dit, Dieu n’a pas à être conçu comme une explication de l’inexplicable, mais plutôt comme le Principe de l’inexplicable, et j’ajoute maintenant qu’Il est le Principe  de la gratuité et du “pour rien“. Nous voyons le Verbe comme une grâce gratuite qi engendre toute chose pour rien et qui fait ainsi que tout, dans ce monde, est pour rien. Nous en venons ainsi à une manière toute personnelle de concevoir le Verbe de Dieu. 

Nous l’avons dit, tout ce qui existe, existe sans que l’on sache pourquoi. Le monde est là, et il est là sans raison ni justification. Il est là “pour rien“ et  “parce que rien“. Il est là par une forme d’inexplicable et de grâce. On retrouve le propos du héros du Curé de campagne de Bernanos: « Tout est grâce ». Tout ce qui a lieu et tout ce qui advient est vu comme relevant de la grâce, c’est-à-dire d’une donation et cette donation est “pour rien“, sans raison, sans justification, sans explication. Dire « tout est grâce », c’est une manière de voir le donné, l’ensemble du donné (le bien comme le mal) comme donné, c’est-à-dire procédant d’une donation pour rien.

On peut le dire autrement: il y aurait pour le monde et pour chacun d’entre nous une cinquième dimension, c’est-à-dire une dimension autre que celles de l’espace et du temps. Cette  Dimension autre serait celle d’un acte de donation qui donnerait comme un “donné“ tout “ce qui a lieu“ dans l’espace et le temps. Tout “a lieu“ grâce à un Es gibt.

De fait, Wittgenstein écrit « Dieu est la manière dont tout a lieu »[41]. Dieu est le “Ce grâce à quoi“ tout a lieu. Mais ce “Dieu“, redisons-le, est un Dieu sans l’être; ce Dieu est le nom donné à l’Acte de donation, ou plutôt au Verbe par lequel tout a lieu. Ce Verbe, le Verbe de Dieu est une Grâce qualifiant le “Ce grâce à quoi“ tout a lieu.

Le mot “Dieu“ doit être conçu comme le qualificatif de la notion de grâce. La grâce est qualifiée comme grâce-de-Dieu. Le monde et la vie nous sont donnés par la grâce-de-Dieu. Mais, sur le mode de la louange, la foi dit plutôt: “Dieu, par grâce, nous donne le monde et la vie“. Dire: “Dieu nous donne le monde et la vie“, c’est une autre manière de dire “Le monde et la vie nous sont donnés“. La confession de foi retourne l’énoncé à la voix passive (ce que les théologiens appellent le passivum divinum) pour en faire une affirmation à la voix active[42] où Dieu devient le sujet. L’énoncé: « La vie, le souffle et toutes choses nous sont donnés » est retourné en: « Dieu nous donne la vie, le souffle et toutes choses » (Actes 17,22-25).

Ainsi, on peut dire que le monde est là par grâce, et même par la grâce de Dieu. Il est là par une forme de grâce gratuite, sans raison, sans justification et sans nécessité. “Par grâce “ signifie donc “pour rien“, c’est-à-dire “sans que rien ne l’explique, sans que cela ait un sens, une raison d’être“. De fait, la Bible ne nous dit pas pourquoi Dieu a créé le monde, ni pourquoi il a créé l’homme. On peut dire que le monde et l’homme ont été créés “pour la gloire de Dieu“, ce qui est une manière hymnologique de dire “pour rien“, pour la gloire de la Gratuité et de la Grâce qui les fait être.

Le monde dans son ensemble est un miracle. Il aurait pu ne pas être, ou plutôt il aurait dû ne pas être. Cet arbre, qui est là devant moi, aurait pu et dû ne pas être. Le monde est un miracle sans pourquoi, un miracle pour rien. Le monde dans son ensemble est une sorte de “buisson ardent“ (Exode 3) qui de manière incompréhensible brûle sans se consumer. Il est une profusion gratuite, généreuse, inexplicable, sans pourquoi, pour rien. Il est dans son existence même une anomalie fastueuse, déconcertante, extravagante et incongrue dans le Rien éternel.

Ainsi notre confession de foi est une forme de relecture du “pour rien“ du monde. Elle transfigure ce “pour rien“ en “par grâce“, “par grâce pour rien“.

On retrouve ainsi la théologie de la justification par grâce de Saint Paul et de Luther. Le monde n’a pas de justification par lui-même, il est “pour rien“, on pourrait dire tout aussi bien qu’il est absurde en lui-même. Sa seule justification est dans le fait qu’il existe, que cette existence lui est donnée, et qu’elle lui est donnée pour rien et par grâce. De même, la seule et unique justification du fait que nous vivons est dans le fait que nous vivons, que la vie nous est donnée et qu’elle nous est donnée pour rien et par grâce sans que nous ayons à la justifier.  La vie nous est donnée et, de ce fait, elle a sa justification sans que nous ayons à nous préoccuper de lui donner une justification.

Lorsque l’on pose la question : Pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien? la réponse est “pour  rien“,  on peut dire aussi “par grâce“, cette grâce étant pour rien. Le monde est un hymne qui chante la grâce du Pour rien. Ainsi “Pour rien“ devient le nom même de Dieu. De la même manière que l’on dit que Dieu est Amour, ou qu’Il est Grâce, on peut dire qu’Il est le Pour rien qui donne toutes choses et anime tout ce qui est dans ce monde.

Dieu, la grâce du Pour rien[43]
Le Pour rien est le moteur puissant de l’éternelle nature
Il fait tourner les rouages de la grande horloge du monde
Il fait sortir les fleurs et les germes
Briller le soleil au firmament
Rouler dans l’espace les sphères
que l’astronome ne connaît pas[44]

Face à l’homme qui cherche une explication, une signification, une justification, une raison d’être à tout, Dieu surgit comme une illumination qui éteint nos lumignons de fortune, les lumières de nos intelligences savantes, et nos méthodes Coué pour justifier notre vie et lui trouver un sens. Il surgit comme une Parole et une Lumière qui font du monde, de la Nature et de la vie un miracle sans raison d’être, une effervescence gratuite, un éloge du Pour rien, un élan toujours recommencé vers l’Ailleurs; et ce tout comme l’élan des vagues de la mer se forme, s’élance et s’élève vers un Ailleurs qui le fascine, l’aimante et l’attire parce que c’est Lui qui lui donne la vie, le mouvement et l’être.

Dernière remarque

Nous avons présenté dans ce chapitre une approche laïque de l’article de foi du Judéo-christianisme portant sur Dieu lui-même, et ce d’une part parce qu’il nous paraît le plus spécifique et incontournable de cette foi, et d’autre part aussi parce qu’il nous paraît le plus théologique qu’il soit et par là-même le plus étranger et incompréhensible pour cette approche laïque.

Mais peut-être certains considéreront, à tort ou à raison, peu importe, que ce que confesse le Christianisme, ce n’est nullement une Parole de Dieu transcendante, mais une Parole de Dieu incarnée. « Le Verbe s’est fait chair ». La Parole de Dieu n’est reçue et entendue que dans et par la Bible, dans et par le Christ et dans et par la prédication et l’enseignement de l’Eglise. On peut se demander si une telle manière de voir procède elle aussi d’un “schématisme de pensée“. De la même manière que la notion de Parole de Dieu trans-descendante est portée par le schématisme de pensée faisant référence à cette trans-descendance, de même la notion de Parole de Dieu incarnée serait soutendue par  une compréhension du monde qui se ferait sous la forme de médiation.  Pour elle, les réalités transcendantes ne pourraient être perçues que sous la forme de médiations.

On pourrait également s’intéresser à d’autres articles de foi du Christianisme en nous demandant si on peut en rendre compte également grâce à cette notion de “schématisme de pensée“. C’est le cas en particulier pour l’article de foi qui professe que le salut nous advient par le sacrifice vicaire d’un tiers, en l’occurence le Fils de Dieu. La notion de sacrifice est en effet inhérente à l’ensemble du fait religieux. Et pas plus que celle de Dieu transcendant reçue comme une Parole et un Acte, elle ne tombe du ciel. Et on pourrait en faire également une approche anthropologique en voyant la notion de sacrifice comme inhérente à un schématisme de pensée.

Et il est clair qu’il y a bien d’autres articles de foi du Christianisme dont on pourrait faire également une approche laïque.

[1] Nous reprenons ici une note de G. Belot à propos de l’article “transcendance“ du Vocabulaire de Philosophie de A. Lalande.

[2] Rappelons que, étymologiquement, “objet“ signifie “jeter en avant“. Nous mettons un tiret à ob-jet pour rappeler que Dieu ne peut être que l’ob-jet  toujours plus en avant (et donc inatteignable) d’une visée, d’une désirance, d’une prière etc.  Cela n’empêche pas que l’on puisse vouloir l’identifier, et même le caractériser; et c’est là que l’idolâtrie menace.

[3] Du latin foris, dehors, à l’extérieur; en tant qu’adverbe, foris répond à la question “d’où?“ et peut donc être traduit par “provenant du dehors“. “Forensique“ signifie donc “provenant du dehors“. Ce terme ne figure pas dans Le Robert, même en six volumes; il est néanmoins usuel dans la théologie luthérienne.

[4] De façon plus générale, la notion de transcendance n’a en elle-même rien d’ontologique. Un principe n’est transcendant que parce qu’il est érigé ou reçu comme tel.

[5] L’anthropologie n’est pas seulement l’étude des peuples primitifs, mais aussi l’étude des comportements (politiques culturels, cultuels… régissant le comportement humain.

[6] Jean-Paul Sartre, Les mots .

[7] Le sentiment de cet oeil qui nous regarde et qui voit et sait tout, c’est celui que connaissent les enfants lorsqu’ils grimpent sur une chaise pour atteindre les pots de confiture de leur grand-mère. Et bien des adultes aussi, même s’ils voudraient s’en remettre à l’adage « Pas vu, pas pris ».

[8] article « Transcendance dans Lalande, op. cit.

[9] De fait, dans le livre biblique de Job, les images dont use Job pour exprimer son sentiment d’être observé et pourchassé relèvent plus de la psychiatrie (délire de persécution) que de la foi juive. Il n’en reste pas moins que c’est sur ce mode que Job perçoit Dieu et a l’idée de Dieu. Dieu lui apparaît tour à tour comme un fauve qui déchire (Job 16,9), comme un briseur de crâne (16,12), comme un archer visant tranquillement une cible fixe (16,12-13), comme un guerrier qui court à l’assaut (16,14), mais aussi comme un vautour, un tigre etc.

[10] Le néologisme “judication“ est élaboré à partir de l’adjectif “judicatoire“. Nous préférons dire “judication“ plutôt que “jugement transcendant“. De fait, l’expression judication, à la différence de celle de jugement, n’implique pas un sujet qui juge; elle laisse ainsi ouverte la question de la source et de l’origine de cette judication.

[11] Autre exemple dans le même sens. Le fait que, étant à l’intérieur d’une pièce, nous ne pouvons voir en un seul regard les quatre murs de cette pièce nous donne l’idée d’un Regard extérieur à la pièce qui, lui, in uno conspecto simul, en un seul regard, pourrait voir cette pièce dans sa vérité, c’est-à-dire dans sa totalité. Ce “Regard“ , à la différence du notre, serait un regard extérieur à la pièce et qui de ce fait la percevrait dans sa vérité. Ce serait un regard transcendant, ou plutôt trans-descendant, par rapport à cette pièce. Ce serait un regard qui, à la différence du nôtre, ne serait prisonnier d’aucune limitation intrinsèque et d’aucune erreur de perspective. Ce serait un regard transcendant, objectif, un point de vue non perspectiviste, autrement dit « sans point de vue »cf. Paul Ricoeur, Finitude et culpabilité, I, L’homme faillible, Aubier Montaigne, 1960, p. 46.

[12] cf. le texte de Mat. 25, 31-46 qui énonce que ce que nous faisons et sommes est connu “en vérité“ par le Juge du Jugement dernier, et ce alors même que nous n’avons nous-même aucune connaissance de cette vérité.

[13] Une mère peut dire par exemple “le sens que je donne à ma vie, c’est d’élever mes enfants correctement“. Il n’en reste pas moins que c’est elle-même qui se donne à elle-même un sens. Ce sens s’inscrit dans sa subjectivité. Cela ne confère pas un sens objectif à sa vie. De plus, ce sens est intérieur et interne à la vie; cela ne donne donc pas un sens à la vie dans son ensemble. Donnons un exemple. Un joueur de foot peut se dire “le sens de ce que je fais, c’est de mettre le ballon dans le but adverse. Mais cela ne change rien au fait qu’objectivement, une partie de foot dans son ensemble est en elle-même absurde, sans aucun sens. Si on veut donner un sens à cette partie de foot, il faut invoquer une justification qui lui soit extérieure, par exemple le fait qu’elle donne du plaisir aux spectateurs ou qu’elle permet aux gagnants d’avoir plus de chances de gagner le tournoi.

[14] W. Shakespeare, Macbeth, Acte V scène V.

[15] W. Shakespeare, Comme il vous plaira, Acte II, scène 7.

[16] J. L. Marion, L’idole et la distance, Grasset 1977, 2017, p. 295.

[17] Mais, nous le reconnaissons, en nous exprimant ainsi, même sur un mode métaphorique, nous quittons le cadre d’une approche “par en bas“ de la Transcendance. De fait la Transcendance en elle-même ne peut tenir aucun discours. Le discours que nous lui faisons tenir sur un mode métaphorique n’est en fait que l’écho de notre propre discours par lequel nous nous reconnaissons justifiés à vivre une vie sans justification.

[18] Nous tenons cette expression du théologien protestant  Karl Barth: « en lisant la Bible, nous faisons usage, comme en toute autre lecture, d’une clé, d’un schématisme de pensée, comme véhicule pour pouvoir suivre » Dogmatique I, 2. 817 cité par Henri Bouillard, Karl Barth, Parole de Dieu et existence humaine, 2ème partie, Aubier 1957 p. 50-51.

[19] Kerygma désigne à la fois un acte et un contenu; ce mot vient du verbe kêrissein , “proclamer“ qui vient lui-même de keryx, hérault. Ce terme est largement employé dans le Nouveau Testament (cf. la notice de André Paul dans Wikipedia.

[20] Nous avons explicité ce processus de l’étayage dans notre ouvrage La vérité, Dieu et le monde , L’Age d’Homme, 1988, p. 64-69.

[21] Donnons un exemple de cette substitution dans un tout autre domaine. Je peux avoir l’idée de ce que pourrait être une épouse idéale; c’est la matrice de cette idée qui me conduit vers Mademoiselle Yvonne; mais dès lors, je perds cette idée et épouse Mademoiselle Yvonne pour ce qu’elle est en tant que telle.

[22] En hébreu, il existe deux modes, l’accompli et l’inaccompli. C’est pour rendre compte de ce verbe à l’inaccompli que l’on traduit quelquefois “Je serai qui je serai“

[23] Ex. 3,14 dit en effet: « Et Dieu ajouta: c’est ainsi que tu répondras aux Israélites (celui qui s’appelle) “Je suis“ m’a envoyé vers vous », Traduction Segond.

[24] J.L. Marion, L’Idole et la distance, Grasset-Figures, 1977, p. 186.

[25] J.L. Marion, Dieu sans l’Etre, Fayard 1982n repris dans PUF Quadrige 2016.

[26] Il s’agit non d’une “présence réelle“ qui serait ontologique, voire physique, mais d’une “réelle présence“ au sens  où l’on dit: Monsieur X a une réelle présence, une présence qui fait de l’effet.

[27] R. Otto Le Sacré, Payot, Paris, 1949.

[28] Gen. 32,25-33

[29] Texte paru dans Alain Houziaux, La lassitude, le courage et la confiance, Editions de l’Atelier, Paris 2005, p.7 Il est inspiré d’une chanson de Jacques Brel

[30] Depuis toujours, Dieu a été associé à la lumière. Le mot “dieu“ (du latin deus) contient en effet la racine indo-européenne dei (briller) que l’on retrouve dans “diurne“. De fait, selon le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey:  « Dei  est la plus ancienne dénomination indo-européenne de la divinité, liée à la notion de lumière ». Et en effet, selon le récit biblique de la création de Genèse 1, le premier acte de Dieu a été de créer la lumière. De plus, le Christianisme présente Dieu comme une lumière (spécialement chez Jean et chez Paul) qui, telle la lumière du Soleil, ne fait acception de personne (Deut. 10,17; Actes 10,34; Rom. 2,11 etc.).

[31] Cette manière de concevoir la justice a des applications pratiques.Elle appelle les magistrats, les législateurs, les institutions (par exemple les régimes de retraite et de sécurité sociale) et aussi, pourquoi pas, les employeurs et les propriétaires de vignes à agir selon la logique du Maître de la parabole et sa manière de concevoir ce qui est juste. Donnons un exemple: Pour instaurer une égalité et une justice entre les cadres supérieurs et les ouvriers, on pourrait décider que le montant des retraites soit inversement proportionnel au montant des salaires reçus pendant la vie active. Cela est possible si les pensions de retraite sont vues comme une allocation versée en fonction des revenus et des avoirs des retraités.

[32] Basile de Césarée, théologien chrétien du IVème siècle. Le texte cité est approximatif,

[33] Cette réflexion, à partir du vocabulaire que nous utilisons, a été explicitée, entre autres, par le théologien Stanislas Breton et le philosophe Jean-Luc Marion.

[34] Stanislas Breton Rien ou quelque chose, Philosophie-Flamarion 1987, p. 111.

[35] Ce texte figure, sous une forme plus développée, dans mon livre Mon silence te parlera, Prières et repères, Cerf 1993, pages 174 et sq.

[36] La mention “créateur du ciel et de la terre“ a été ajoutée tardivement dans le Symbole des Apôtres.

[37] De même que l’énergie en tant que telle ne définit rien d’autre qu’un “acte“ unique qui se manifeste sous des formes diverses (énergie gravitationnelle, énergie thermique, énergie électrique etc.), de même la Puissance en tant que telle, la Toute-Puissance, peut être vue comme le vecteur commun et unique, autrement dit le “père“ et la “source“ de toutes les formes de puissance.

[38] Schleiermacher, De la religion, Discours,  Van Dieren 2004. Et aussi et surtout La foi chrétienne selon les principes de la Réforme, adaptation française D.Tissot, de Boccard Editeur, S.D. « Pour Schleiermacher, le sentiment religieux n’est ni un savoir , ni une morale, mais la conscience intuitive et immédiate de l’infini vis-à-vis duquel l’homme a une dépendance absolue » (Wikipedia).

[39]Schleiermacher, La foi chrétienne ,op.cit. paragraphe 30 

[40] Roger Munier, Le Seul , Tchou éditeur, 1970, p.68.

[41] L. Wittgenstein, Carnets 1914-1916, Gallimard  Tel  1997 , p. 148 (propos du 1.8.16)

[42] Cependant, le Judaïsme tardif et le Christianisme primitif, par respect pour le mystère de Dieu, en restent souvent au passivum divinum et même à l’omission de toute référence à Dieu. Ainsi, les Béatitudes disent: « Bienheureux les miséricordieux, car il leur sera fait miséricorde », sans ajouter « par Dieu » et sans affirmer, à la voix active: « Dieu leur fait miséricorde ».

[43] Le texte qui suit a précédemment paru dans notre livre Job et le problème du mal, Un éloge de l’absurde, Cerf 2020, p.186.

[44] Ces derniers vers sont un décalque de la deuxième strophe de l’Ode à la Joie  de Friedrich von Schiller : « La joie est le moteur puissant Dans l’éternelle nature. La joie fait tourner les rouages Dans la grande horloge du monde. Elle fait sortir les fleurs et leurs germes, Briller  le soleil au firmament , Rouler dans l’espace les sphères Que l’astronome ne connaît pas ».