Par Martin Cavalié, pasteur de l’EPUdF

J’aimerais m’arrêter un instant avec vous sur l’expression biblique du livre de l’Exode (1) : « Tu donneras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent », et vous proposer de faire un petit détour littéraire. Alors que Jean Valjean (2) remercie l’évêque de Digne de lui avoir ouvert la porte de sa maison, l’homme d’Église réplique : « Ce n’est pas ici ma maison, c’est la maison de Jésus-Christ. Cette porte, elle ne demande pas à celui qui entre s’il a un nom, mais s’il a une douleur. Vous, vous souffrez, vous avez faim et soif, soyez donc le bienvenu. […] vous êtes ici chez vous plus que moi-même. Tout ce qui est ici est à vous. […] Vous vous appelez mon frère. » Le lendemain, lorsque les gendarmes frappent à la porte de l’évêque avec Jean Valjean, saisi au collet, Monseigneur Bienvenu fait mine de lui avoir donné les couverts en argent qu’il lui a volés.

Le don est échange de vie et la vie échange de dons

Paradoxalement, dans sa charité, l’évêque devient à son tour voleur. Il vole à Jean Valjean son larcin qu’il métamorphose en don. L’acte qui replongeait l’ancien forçat dans le mal et le malheur est annulé. Donner, c’est pardonner. Et pardonner, c’est annuler un malheur, transformer un mal en bien, passer au travers du mal pour voir en l’autre du bien.

On a du mal avec la charité. Le mot évoque souvent mépris (supériorité du donateur) ou supercherie (gain supposé du paradis). Pourtant, la charité donne du sens à nos actions de solidarité. En latin, la caritas, c’est faire acte d’amour pour ses prochains, l’expression ultime du commandement d’amour : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même (3). » La charité ne fait pas la dignité de celui que nous aidons mais la nôtre. En étant charitable, on devient digne d’une humanité non plus condescendante ou méprisante, mais véritablement fraternelle. Donner à l’autre, c’est d’abord se donner à soi-même, se donner une humanité partagée, une dignité réciproque. C’est s’offrir une fraternité.

La charité, une voie par excellence

Dans le chapitre 13 de la première lettre aux Corinthiens, un texte qu’on a plutôt l’habitude d’entendre à l’occasion de mariages, Paul nous présente la charité comme une voie d’excellence – sous-entendu sous la plume de l’apôtre, que l’on ne peut pas atteindre – et nous invite à la rechercher.

En français, on aime les fraises, son chien, ses enfants, son conjoint ou Dieu lui-même, avec le même verbe. Le grec (4) en compte trois : phileo pour celui qui aime la sagesse ; eros pour aimer son conjoint ; et agapè pour l’amour de Dieu, le fameux caritas en latin que l’apôtre utilise dans notre passage.

L’amour qu’évoque Paul n’est donc pas un amour humain mais l’amour de Dieu. La charité ou la solidarité gratuite, sans orgueil, qui ne cherche pas son intérêt, etc., nous échappe ; nous ne sommes pas capables d’aimer comme ça. Trop souvent, on fait une mauvaise lecture de ce texte, on en fait une parole culpabilisante. On explique aux jeunes époux que leur humanité doit être habitée de cet amour dont en réalité personne n’est capable.

Mais si on porte un regard lucide sur notre humanité, on comprend que notre charité, nos engagements, ne sont possibles que parce que Dieu nous aime de cet amour inouï dont nous parle l’apôtre, en dépit de nos fragilités et déséquilibres… On ne changera pas le monde, on ne changera pas les autres, mais on peut participer d’un changement qui nous dépasse et dont Dieu seul est à l’initiative.

(1) Exode 21.23-24
(2) Jean Valjean est un des héros principaux des Misérables, de Victor Hugo. Dans le passage cité, il sort du bagne où il vient de passer cinq années pour avoir volé un pain.
(3) Lévitique 19.18, Matthieu 22.39, Marc 12.31…
(4) Le Nouveau Testament a été rédigé en grec.