Le temps : ami ou ennemi ?

Le temps : ami ou ennemi ?

L’accélération du temps est subie par la plupart d’entre nous. D’où vient-elle ? Comment s’exprime-t-elle dans nos vies ? Avons-nous les moyens de la contrer ?

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Publié le 1 juin 2017

Auteur : Fabienne Delaunoy

Une jeune cadre qui enchaîne les réunions et ne prend pas le temps de manger, un retraité qui veut honorer ses nombreux engagements associatifs mais s’essouffle, un papa qui fonce en voiture pour aller chercher son fils à l’école à la fin de la journée, une étudiante qui, pour se relaxer, pratique du yoga entre midi et deux mais se presse pour arriver à l’heure à son cours, un pasteur qui a un idéal de disponibilité absolue pour ses paroissiens et n’a plus de temps pour sa famille…

Tous, quelle que soit notre activité, nous ressentons l’accélération du temps. Au-delà d’un sentiment, ce serait même une réalité : « L’accélération de la vie est un fait sociétal objectif » selon le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa(1). Et pourtant, notre vie moderne est entourée d’outils qui nous facilitent la vie et nous font gagner du temps : durée des voyages en TGV toujours raccourcie, téléphones intelligents, informations en un clic sur Internet, etc. L’organisation de la vie active (durée légale du travail, abaissement de l’âge de la retraite) et l’allongement de l’espérance de vie devraient aussi participer à nous dégager du temps. Alors pourquoi court-on après lui ? Selon Hartmut Rosa, nous nourrissons, plus ou moins consciemment, « l’utopie d’une ubiquité grandissante » devant la surabondance d’options et d’opportunités. Mais il en découle du stress et de la frustration.

Culpabilité et peur du vide

Cette course contre la montre n’est pas sans conséquences sur notre rapport aux autres, à la société et à notre condition humaine. On demande à la Justice de se presser pour boucler son enquête, aux médias de délivrer l’information au plus vite à un public toujours plus avide de savoir tout sur tout mais sans effort, à l’internaute de trouver l’âme sœur en trois clics.

Ne pas avoir le temps peut également être une posture, souvent inconsciente. Comme l’explique Frédéric Rognon, professeur de philosophie à la faculté de théologie protestante de Strasbourg (2), pour certains, l’excès d’activité et un agenda noirci constituent une stratégie « pour exister et prouver qu’on est utile, voire indispensable à la société ». Pour d’autres, la culpabilité est en jeu : « On se reproche de ne pas avoir fait plus et mieux, de ne pas avoir consacré plus de temps à quelqu’un ou à une activité ».

Être inutile, ne pas produire, s’ennuyer sont des notions encore mal acceptées dans notre société occidentale. Frédéric Rognon se risque à penser que la course après le temps serait, paradoxalement, un lointain héritage de la Réforme « transformé en héritage sécularisé, bien entendu, puisque le temps n’appartient plus à Dieu mais est un moyen pour gagner de l’argent, un objet de culte pour sacrifier au Dieu-argent ».

En effet, selon lui, « les théologiens protestants ont dû lutter contre la fainéantise parce que la prédication de la justification par la grâce, mal comprise, risquait d’entraîner les chrétiens dans un fatalisme paresseux. » D’où l’émergence de l’éthique protestante sécularisée du travail, à l’origine de l’esprit du capitalisme.

Bien vivre son temps

L’activisme serait aussi vu comme une méthode pour ne pas regarder en face notre finitude en tant qu’être humain. Ce qui renvoie à notre condition mortelle est oublié « pour ne porter notre attention que sur le découpage de nos journées, les rendez-vous et les tranches horaires », explique Frédéric Rognon, citant Henri Bergson, un autre philosophe (3). Pour bien vivre son temps, il serait alors nécessaire de faire des choix et de laisser de la place pour la rencontre avec les autres. Les réflexions émergent depuis quelques décennies en réaction au tout-rapide et tout-rempli.

Le mouvement slow, né dans les années 80, a pris de nombreuses incarnations, dont le plus connu est le slow food qui prône l’art de manger intelligemment. Et les modules de gestion du temps, enseignés depuis une dizaine d’années aux États-Unis, sont aujourd’hui accessibles à tous dans plusieurs villes de France.

Pendant que vous lisez cet article, le temps a fui, mais est-ce si grave que cela ? Le temps peut être aussi un allié.

 

1 Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2013.

2 Frédéric Rognon, Toujours débordé, que faire ? Exposé dans le cadre de la formation initiale des pasteurs, mars 2006.

3  Henri Bergson, Durée et simultanéité,  Paris, Quadrige / PUF, 1998.

 

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