Se nourrir, oui, mais de quoi ?

Se nourrir, oui, mais de quoi ?

Isabelle Grellier, professeur en théologie pratique à la faculté de Strasbourg, nous livre ses réflexions.

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Publié le 10 juin 2016

Manger : cette réalité fait partie de nos besoins physiologiques élémentaires, comme pour tout organisme vivant. Certes, nous pouvons choisir de jeûner pendant quelques jours et c’est sans doute une bonne chose pour notre corps que d’apprendre ainsi la sobriété ; mais l’exercice a ses limites, sinon la vie même est en jeu. Par-delà cette absolue nécessité naturelle, manger est très profondément, chez les humains, un acte culturel. Peut-être même cet acte est-il d’autant plus investi culturellement qu’il s’agit de lutter contre la part d’animalité en nous auquel il renvoie. Le choix des aliments, leur préparation, l’ordonnancement des repas, la façon de se tenir à table, etc. font l’objet dans toutes les civilisations de règles et de rites qui marquent bien que manger est un acte social. Les religions, d’ailleurs, investissent très souvent ce domaine, en édictant des interdits alimentaires, en prescrivant des rituels qui donnent aux repas familiaux une dimension cultuelle ou, au contraire, en proposant dans le cadre cultuel des repas rituels (ainsi l’eucharistie, la sainte cène) qui veulent signifier une communion avec la divinité et/ou avec les autres fidèles.

Manger, un acte social

Acte social, le repas est donc lieu de rencontre, de communion  et ce n’est pas pour rien que le mot « convive » – étymologiquement celui qui vit avec moi – désigne d’abord l’invité au repas. A travers le partage des aliments qui entretiennent la vie se joue une dimension plus fondamentale : la rencontre, l’échange qui nourrissent notre humanité. Ceux qui mangent seuls au quotidien savent bien qu’il y manque une part essentielle de ce qui fait un vrai repas… Mais l’acte de manger peut être aussi facteur de distinction, ou même d’exclusion : il y a ceux avec qui je peux manger et ceux avec qui cela m’est difficile ou interdit, parce qu’ils n’ont pas les mêmes habitudes et les mêmes règles alimentaires que moi, pas la même compréhension du pur et de l’impur, pas la même religion. Paradoxalement il est souvent plus facile, pour des personnes de religions différentes, de prier ensemble que de manger ensemble. La façon de manger marque notre appartenance à un groupe.

Dis-moi ce que tu manges,  je te dirai qui tu es !

Notre alimentation est donc très étroitement liée à notre identité : « dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es ! ». Et ceci d’autant plus que le fait de manger renvoie à des expériences très anciennes : celles du nourrisson, pour lequel le sein maternel venait à la fois apaiser la faim, le besoin de sécurité et celui de tendresse ; celles, plus proches, du jeune enfant, faisant entre plaisir et contrainte l’apprentissage des règles de conduite à la table familiale. Si l’alimentation prend souvent une dimension importante pour les personnes âgées, c’est que c’est l’un des plaisirs qui leur sont encore facilement accessibles ; mais c’est aussi parce que l’acte de manger les renvoie à leur histoire  et être obligées de manger des mets qu’elles n’ont pas choisis, qui ne sont pas préparés comme elles le voudraient, peut être une souffrance pour des personnes âgées – particulièrement pour les femmes dont l’identité s’était construite autour de leur rôle de mères nourricières. C’est dire que la dimension psychologique n’est jamais très loin de nos conduites alimentaires et de nos difficultés en ce domaine. La boulimie et l’anorexie, par exemple, viennent dire quelque chose de notre rapport au plein et au vide, de notre capacité ou non à accepter les frustrations.

Protester contre l’injustice alimentaire

Mais pourquoi avoir choisi ce thème ici ? Contre quoi et pour quoi aurions-nous envie de protester ? D’abord bien sûr contre la mauvaise répartition des ressources alimentaires, avec l’injustice qui continue à régner en ce domaine. Pendant ce temps-là, dans les pays riches, les supermarchés regorgent de produits alimentaires dont une partie non négligeable finira à la poubelle ; des produits dont certains viennent de ces pays dont les populations ne mangent pas à leur faim… Et le gaspillage est présent aussi dans beaucoup de structures collectives. Comment agir sur ce registre ? Il s’agit aussi de protester contre ces nourritures insipides et répétitives qui sont parfois servies en collectivité ; des nourritures qui n’ouvrent à aucun plaisir et qui finissent par tuer la convivialité. Plus largement il s’agit de réfléchir à la façon de donner, dans les lieux collectifs, leur juste place aux repas et à leur préparation, pour qu’ils ne participent pas à la perte d’autonomie des personnes ou à la perte de leurs racines. Prendre conscience que manger n’est pas qu’une affaire de calories et d’apports nutritionnels, que c’est en institution un élément important de bientraitance /maltraitance, que ça ne coûte pas cher et cela peut rapporter très gros en termes de bien-être des personnes !

Il aurait fallu aussi interroger toutes les dimensions de ce sujet qui peuvent concerner nos lecteurs… Mais un dossier de Proteste est trop peu pour faire le tour d’une thématique aussi large… De celui-ci tel qu’il est nous vous souhaitons bonne lecture et bonne digestion !

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