La technique phare du théâtre de l’Opprimé est le théâtre-forum, créé par Augusto Boal (1) pour favoriser la participation et l’engagement citoyen. Afin de soutenir l’interaction entre la salle et la scène, le metteur en scène (dit « joker ») coordonne les interventions des spectateurs et les réactions des comédiens ; il conduit la réflexion du public, l’amène à développer son point de vue, à préciser ses intentions. « Le théâtre forum, ce sont des courtes scènes qui se terminent mal. Mais les spectateurs ont la possibilité, en réfléchissant ensemble, d’intervenir sur scène pour faire en sorte que ça se termine mieux. On n’a pas la solution, on est là pour faire émerger la parole et la réflexion collective », explique le comédien Leo Frati.

Favoriser l’intelligence collective

Invités aux Assises des entraides de la FEP (2), les comédiens reconnaissent être sensibles aux sujets du don et du bénévolat. Daniel affirme que la question du lien prévaut, pourquoi je fais, ce qui m’anime et anime l’autre, et sur quoi on peut se retrouver en dépit de nos divergences : « Ces questions du donner-recevoir traversent toute notre vie affective, relationnelle, professionnelle. » Julie, bénévole à ses heures dans l’association MIAA (3), ajoute : « On s’inspire de nos vies, de ce qu’on connaît, mais aussi de ce que nous disent les commanditaires ; ils nous donnent des pistes, relatent les difficultés rencontrées et, à partir de là, nous travaillons sur les séquences que nous allons proposer. »

La troupe considère qu’elle est dans une relation d’entraide dès lors que l’engagement qu’elle prend, à travers le théâtre-forum, est de venir en soutien aux personnes en difficulté. Pour susciter le débat, elle crée des antagonismes qui font réagir. « Heureusement, pas besoin d’avoir commis tous les méfaits du monde pour les jouer », précise Victor, lui aussi comédien de la troupe, odieux sur scène et charmant dans la vraie vie. « Il s’agit de trouver des vérités en soi, de hausser certains curseurs et d’en baisser d’autres. Utiliser l’intelligence collective pour réfléchir tous ensemble et s’enrichir, c’est très beau. »

Des spectacles qui transforment

Si le public est touché, les comédiens le sont aussi. « Certains ont un passif très lourd qui surgit tout à coup sur scène. Ça remet à sa place, ça recadre nos ego et nos petites prétentions », confie Alain. Et puisque le don ne va pas sans contre-don, les acteurs reçoivent aussi : « Ces plongées dans des environnements qui ne sont pas les nôtres, avec des gens qu’on n’aurait pas forcément rencontrés…
la certitude qu’on a travaillé avec des personnes engagées capables de remettre en question leurs pratiques… la satisfaction devant le nombre d’interventions d’un public désireux de faire bouger les choses… la joie de participer à un élan inédit… » affectent les comédiens. « Chaque spectacle nous transforme, apporte une couleur de plus à la palette de nos personnalités », constate Alain.

De l’aveu général, quand un comédien choisit ce type de théâtralité, c’est qu’il a envie de donner. Et il reçoit, quand le public est très interactif, comme ce fut le cas aux Assises des entraides. « On a gagné notre journée ! » s’enthousiasme Alain.

(1) Figure majeure du théâtre brésilien dans la seconde moitié du XXe siècle, Augusto Boal a développé un théâtre militant, contestataire, pour susciter le débat et rendre l’opprimé acteur d’une transformation de la société. Contraint à l’exil en Europe en 1971, son théâtre étant jugé subversif dans son pays, il a monté le premier centre du théâtre de l’Opprimé en 1979 à Paris. Aujourd’hui, Rui Frati en a repris la direction et développe le sillon créé par son prédécesseur.
(2) Les 5e Assises des entraides de la FEP se sont déroulées à Angers les 3 et 4 octobre 2025.
(3) Mouvement intermittent de l’aide aux autres. L’association distribue cent vingt repas complets par jour aux plus démunis.