Par Axelle Brodiez, historienne au CNRS
Si l’Ancien Testament prônait déjà l’aumône, la parabole du Jugement dernier est devenue le texte fondamental de la charité – celui qui fit des pauvres non seulement l’image de Dieu sur terre mais aussi,
pour les catholiques, la clé du paradis.
Au Moyen Âge, paroisses et individus distribuent aux pauvres, de façon parfois ostentatoire ; les monastères fondent des hôpitaux et des léproseries. Dans cette économie du salut, le pauvre est, via le don, nécessaire à l’ordre social, dont les inégalités se trouvent par là même justifiées.
De l’amour de Dieu à l’amour de l’homme
À la fin du Moyen Âge, le regard se transforme, dans un monde en croissance, plus urbain et marqué par les crises. Les premiers édits de répression envers les mendiants et vagabonds sont pris en 1351 et ne cessent ensuite de se multiplier. Dans un ordre social fondé sur l’appartenance territoriale et le travail à bas coût, demander l’aumône (et pis encore, vagabonder) peut désormais conduire aux pires châtiments. Le don cible donc surtout les « bons pauvres » de la paroisse (critère de localité) et dans l’incapacité de travailler (critère de vulnérabilité).
Au XVIIIe siècle naît un nouveau courant : la philanthropie, qui se développe surtout outre-Manche et outre-Atlantique – donc aussi, par réseaux, chez les protestants français. Le don n’est plus seulement motivé par l’amour de Dieu, mais de l’homme ; il cherche aussi à traiter les maux à la racine.
Dans l’histoire du don, la Révolution et la « dette sacrée » de l’assistance ne sont qu’une parenthèse. Dès 1796, l’aide publique se réduit aux bureaux de bienfaisance (ancêtres des CCAS(1)), structures facultatives et au financement largement privé.
Des œuvres confessionnelles et des associations
Le XIXe siècle, celui de la misère urbaine du prolétariat industriel naissant, voit alors foisonner les œuvres confessionnelles. On pratique avant tout le don en nature, par méfiance envers le (més)usage que pourrait en faire le pauvre : bons de pain, de viande, de charbon… à échanger ensuite, au vu et au su de tous, chez les commerçants. Les protestants développent les diaconats de paroisse (2) et des œuvres inspirées d’outre-Manche, comme la Mission populaire (1872) et l’Armée du Salut (1881). Le don chrétien reste largement prosélyte, et outil de contrôle social (de la moralité, de l’abstinence, de la pratique du catéchisme…)
Si les premières grandes lois durables d’assistance sont votées à la fin du XIXe siècle, les aides privées restent indispensables. Au début du XXe se développent les centres sociaux et le travail social.
Après 1945 naissent de nouvelles associations ouvertes au plaidoyer et à la médiatisation, dans un contexte de misère des personnes âgées et handicapées, de crise du logement et de bidonvilles : le Secours catholique (1946), Emmaüs (1949), ATD Quart-Monde (1957)… Le prosélytisme disparaît, le don se veut respectueux de la dignité. Dans ce courant s’insère aussi la Cimade (1939).
Depuis les années 1980, avec le chômage de masse et le sans-abrisme, l’urgence sociale renaît. Les distributions alimentaires (Banque alimentaire en 1984, Restos du Cœur en 1985) ne cessent depuis de se réinventer(3), de même que les maraudes. Le don aux associations est défiscalisé ; le mécénat d’entreprise, encouragé. Les formes du don continuent de se diversifier : dons en ligne, prélèvements automatiques, centimes additionnels à la caisse… tandis que la monnaie disparaît, aux dépens des sans-abri.
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