Quand il s’interroge à propos de la mort, le sociologue cherche à comprendre ce que les vivants en pensent, en disent et en font. Or, dans le monde occidental contemporain, et en France en particulier, le rapport à la mort a profondément changé au cours du dernier siècle.
La mort interdite
La mort était autrefois « apprivoisée » car elle s’inscrivait dans le quotidien d’un ordre familial et social (1). On mourait le plus souvent chez soi, entouré de ses proches ; croyances et rites religieux donnaient au passage le sens institué d’un au-delà. La mort et le mourir étaient alors étroitement liés selon une temporalité partagée par les communautés familiale, locale, professionnelle ou confessionnelle. Mais avec la modernité, la mort devient progressivement une « mort interdite » repoussée hors de la vie sociale.
Sous l’effet conjugué de l’individualisation, de la sécularisation et de la technicisation médicale, la disjonction est faite entre la mort et le mourir. La question de ce qui peut ou non advenir après est moins abordée, chacun construisant seul le sens donné à sa propre finitude ou à celle de ses êtres chers. L’usage du mot deuil est significatif de cette évolution : traditionnellement pratiqué comme un rite social avec ses tenues et comportements spécifiques, le deuil est aujourd’hui assimilé à un « travail » psycho-affectif d’ordre personnel.
Un événement privatisé
Le processus d’individualisation concerne aussi l’expérience du mourir. Dans nos sociétés valorisant l’indépendance et la maîtrise de soi, le mourir devient difficile à vivre collectivement (2). C’est désormais un événement privatisé, caché et professionnalisé car confié aux soignants des hôpitaux ou des maisons de retraite médicalisées. Explicable techniquement comme un processus biologique et psychique, la fin de vie reste incompréhensible à ses protagonistes — le mourant et ses proches — comme expérience de la douleur, de la perte d’autonomie et du sentiment d’injustice.
En somme, la modernité occidentale cherche moins à donner un sens à la mort qu’à contrôler le mourir (3). Puisque la mort apparaît comme un échec dans une société valorisant les mythes de la performance et de l’éternelle jeunesse, la question de l’après disparaît largement du champ collectif pour devenir une affaire de conscience personnelle exposée à l’angoisse réflexive (4) et à la dépression (5). En témoigne son remplacement dans le débat public par une réflexion sur les conditions légales et techniques de la manière de mourir « correctement ».
Un rapport paradoxal
Propre aux sociétés désenchantées de la modernité, cette mise à distance collective de la mort nous touche directement dans notre intimité. Mais paradoxalement, elle coexiste avec une surreprésentation de la mort dans les médias et la culture. Les catastrophes, les guerres, les pandémies ou les accidents sont au cœur de l’actualité. Et des séries policières aux jeux vidéo, les fictions proposent un flux continu de morts spectaculaires. Mais parce qu’elles concernent les autres, réels ou fictifs, cette fascination morbide nous permet d’observer la mort et le mourir dans l’illusion d’un contrôle symbolique et la vanité d’une sécurité personnelle.
La mort et le mourir n’ont pas disparu de notre société. Ils y ont simplement changé de place.
