Penser la liberté et la culpabilité

Penser la liberté et la culpabilité

A la découverte de la pensée d'Henri Bois, théologien et philosophe protestant montalbanais du début du XXe siècle.

Un contenu proposé par Ensemble - Sud-Ouest

Publié le 23 août 2018

Par Mino Randria, pasteur à Toulouse

Être un humain libéré, « ce n’est pas si facile ! » Pourquoi les peintures sur Jean Calvin le présentent-elles avec un visage peu souriant ? La rigueur protestante est-elle synonyme d’ulcères d’estomac et de culpabilité ? Afin d’essayer une réponse à cette question, j’ai choisi de présenter la pensée d’Henri Bois.

C’est un théologien et philosophe protestant, né le 12 juillet 1862 à Montauban (82) et mort à Malons (30) le 11 septembre 1924. Certains historiens qui travaillent sur le protestantisme du 19e siècle aiment bien ranger les personnalités protestantes selon leur affinité avec l’un des deux courants dominant le protestantisme de cette époque : l’orthodoxie protestante et le libéralisme théologique. Curieusement, certains, comme André Encrevé, rangent parmi les évangéliques (ou orthodoxes) Bois, fils de Charles Bois qui a présenté la confession de foi concoctée par les évangéliques au synode général de 1872.

D’autres, comme André Benoît, le considèrent comme modérément libéral. Jean Ansaldi, quant à lui, le considère comme ayant cherché une troisième voie. Henri Bois lui-même estime que toute théologie s’appuie, de manière consciente ou non, sur de la philosophie. Il adopte le néocriticisme français, une version du néokantisme, fondé par Charles Renouvier et François Pillon. La pensée de Bois est plus proche de celle de ce dernier que de celle de Renouvier.

Premier doyen de Montpellier

Bois a grandi à la Faculté de théologie de Montauban où il a fait ses études de théologie. Le 30 juillet 1889, Bois épouse Lucie Friedel. De l’union du couple naissent six enfants : Charles (1891-1974), Henriette (1892- 1979), Louise (1894-1925), Georges (1896-1978), Jacques (1897-1986) et Paul (1899-1963). Le pasteur Robert (Roby) Bois, engagé dans la Cimade et dans les liens avec l’Algérie, était un de ses petits-fils. Henri Bois est connu pour les retraites spirituelles d’étudiants qu’il organise chez lui à Malons, et pour la fidélité de ses engagements au sein de la Fédération Française des Associations Chrétiennes d’Étudiants (FFACE). C’est dans ce cadre qu’il est parti, en 1906, au Japon, où il a pu dialoguer avec des moines bouddhistes.

Il s’est en fait beaucoup intéressé aux religions non chrétiennes. Cet intérêt l’a amené à donner des cours sur le bouddhisme, le jaïnisme et les religions védiques. En 1890, Bois est nommé professeur à la Faculté de théologie de Montauban dont il devient le doyen. Il est ainsi le premier doyen de la Faculté de théologie de Montpellier après le déménagement de celle-ci depuis Montauban en 1919.

Acteur de l’émergence de l’école laïque

Le néocriticisme de Bois se veut être un kantisme réformé. Il insiste beaucoup sur les vertus de la morale kantienne, le « bon Kant », et prend ses distances par rapport à la métaphysique kantienne, le « mauvais Kant ». L’une des préoccupations du néocriticisme français consiste à « donner une morale à la République ». En effet, le néocriticisme a mené « une vigoureuse campagne pour la protestantisation de la France » (Bois, Cours sur le néocriticisme), en proposant l’enseignement d’une morale laïque, non divine mais humaine, fondée sur la raison pratique de toute personne qui cherche par ellemême à connaître ce qui est bien, par la méthode transcendantale de l’impératif catégorique : est bien ce qui est reconnu comme tel par tout le monde. Le néocriticisme contribue alors à la mise en place de l’école laïque.

Le petit-fils d’Henri Bois, Roby Bois, pasteur de l’ERF, engagé dans la Cimade, a beaucoup œuvré a l’accueil des refugiés chiliens.

Promoteur d’une liberté responsable…

Bois insiste sur l’importance de la liberté. Cela le conduit à s’intéresser à la psychologie religieuse, créant cette discipline dans sa Faculté. Dans un cours sur Dieu et le temps, Bois cite Jules Lequier, pour qui il est inévitable d’introduire en Dieu le changement sauf à lui refuser la connaissance du monde : « Dieu qui voit ces choses changer, change aussi en les regardant, ou il ne s’aperçoit pas qu’elles changent » (La recherche d’une première vérité, 1865, p. 96). La liberté ici s’appuie sur l’obligation morale, la « croyance au devoir de croire ». Et Dieu n’est pas situé au-delà de cette obligation ; le Dieu de Bois est un dieu qui choisit d’entrer dans le temps et d’agir dans l’histoire pour combattre le mal à nos côtés. La liberté de conscience, que le néocriticisme de Bois hérite des Réformateurs du 16e siècle, implique une responsabilité. Dieu, en tant que personne libre, renonce à sa toute-puissance (cf. Bois, La philosophie de Calvin) pour respecter la liberté de chacun de ses enfants que nous sommes, mais cela appelle chacun à répondre de ses actes devant les hommes et devant Dieu.

Mais pas écrasante

La culpabilité, aujourd’hui, vient à mon avis de ce que beaucoup de nos contemporains n’arrivent plus à articuler la liberté et la responsabilité. Soit, ils revendiquent leur liberté et tombent alors dans une identité fermée, soit ils croulent sous le poids de la responsabilité, oubliant la source libératrice de celle-ci. Pour Bois, comme pour l’apôtre Paul d’ailleurs, Dieu libère sans cesse à nouveau l’homme du poids de la culpabilité, pour qu’il puisse librement essayer de répondre à l’attente de l’humanité : choisir la vie et non la mort. Certes, l’expérience de cette libération initiale et quotidienne est indissociablement liée à la culture et au langage, « aux croyances » liées à notre contexte. Mais elle réforme sans cesse celles-ci, pour que les responsabilités morales qui en découlent ne génèrent pas la culpabilité : « il faut ensemble maintenir :

1) la doctrine avant, dans, après la vie

2) la vie avant, dans, après la doctrine » (De la connaissance religieuse, p. 34)

Bois renonce à la définition que Schleiermacher donne de la religion comme étant « un sentiment pur et simple de dépendance absolue » (schlechthinniges Abhängigkeitsgefühl). L’expérience religieuse est forcément précédée par des éléments intellectuels, pour qu’elle puisse être pensée et interprétée, sinon elle risque de ne pas être ce qu’elle est, au mieux purement esthétique et au pire hallucinatoire.

Partisan d’un Dieu bienveillant

Dans nos engagements citoyens, ecclésiaux ou humanitaires, les contraintes nous font oublier le visage que l’ensemble faits et idées scripturaires nous présente de Dieu à travers la personne et l’œuvre de Jésus. Nous avons alors tendance à ne voir que l’image d’un Dieu qui exige des sacrifices dans une religion qui culpabilise. Or, le Dieu que Bois redécouvre sans cesse en fréquentant les Écritures, a choisi de se révéler en entrant dans le temps et en agissant dans l’histoire, en endossant les attributs d’une personne aimante et paternelle qui prend le risque de changer avec nous, en limitant sa puissance afin de nous laisser libres et responsables de la création et du vivre ensemble. La bienveillance du Dieu de Bois est sans fin. Comment cette bienveillance pourra-t-elle libérer la nôtre, sans nous plonger dans la culpabilité ?

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