portrait

Alice et les fantômes du roi Léopold

Le saviez-vous ? Aux heures les plus sombres du passé colonial du Congo RDC, une missionnaire protestante, Alice Seeley Harris, a contribué à faire reculer la barbarie.

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Publié le 29 avril 2021

Auteur : Sébastien Fath

Géant francophone au cœur de l’Afrique, le Congo RDC se relève d’un passé colonial qui reste en partie méconnu.

Engagée dans une Mission baptiste au Congo, Alice Seeley Harris, a contribué à mettre fin au régime direct de spoliation brutale établi par Léopold II. Ses armes ? Un simple appareil photo, et le concours actif des populations congolaises exploitées dans les plantations de caoutchouc. 

Grâce au livre choc d’Adam Hochschild, on connaît aujourd’hui « les fantômes du roi Léopold ». L’ouvrage traduit en français en 1998 s’est vendu, depuis, à plus de 400.000 exemplaires (1). Il a documenté, de manière bien plus précise qu’auparavant, l’ampleur des crimes coloniaux commis lorsque Léopold II, roi des Belges, était propriétaire privé de l’Etat « indépendant » (sic) du Congo, entre 1885 et 1908. 

Mais près d’un siècle avant lui, Alice Seeley Harris (1870-1970), missionnaire  protestante, a contribué, plus que quiconque, à faire connaître au monde entier les atrocités commises sur les populations congolaises au nom de la rentabilité des cultures du caoutchouc. Que sait-on d’elle ? Jusqu’à une remarquable enquête en vidéo conduite par Karim el Hadj et diffusée par Le Monde en avril 2021, force est de reconnaître que cette missionnaire baptiste était restée dans l’ombre (2). Cette jeune-femme a pourtant fait trembler un empire colonial. Un siècle avant #BlackLivesMatter et le rôle clef joué par les lanceurs d’alerte sur les réseaux sociaux, elle a mis en lumière, par l’image, le premier scandale humanitaire colonial du XXe siècle. Ce faisant, elle a contribué à restituer dignité et espoir aux victimes sans nom et sans visage du roi Léopold II.

Mutilés pour du caoutchouc

Arrivée au Congo dès 1898 avec son mari, John Hobbis Harris, Alice Seeley Harris s’en engagée comme missionnaire au sein de la Congo Balolo Mission, une mission baptiste britannique fondée en 1888-89. Femme de son temps, issu d’un moule victorien qui impose aux femmes un cadre strict, elle n’a rien d’une militante décoloniale. Mais sur le terrain, dans le Haut Congo, elle ne se contente pas de donner des cours d’anglais et des rudiments de catéchismes. Elle écoute, observe, et découvre l’ampleur des exactions subies par les Congolais. Au nom de la rentabilité des cultures de caoutchouc, l’ordre colonial institué par le roi Léopold II fait régner une répression féroce sur les travailleurs rebelles, récalcitrants ou improductifs. On tue, viole, emprisonne et…. on coupe des mains, voire des pieds. Les mutilés, parfois très jeunes, sont légion. Chrétienne, protestante, baptiste, Alice est monogéniste. Cette lectrice de la Bible a la conviction que noirs et blancs descendent d’un même ancêtre, Adam. Une seule « race », la race humaine. Pour elle, c’est l’humanité toute entière que les sbires de Léopold II mutilent sans pitié. Forte de ces convictions, elle tente une première fois, avec son mari, d’alerter l’opinion sur les mutilations dont sont victimes les travailleurs récalcitrants ou improductifs. En vain.

Elle achète alors un appareil photo, le Brownie de Kodak. C’est le premier appareil individuel facile à utiliser jamais mis sur le marché. Avec ce Kodak, peu onéreux, elle décide de documenter l’horreur. Le dimanche 14 mai 1904 marque une étape décisive. Nous sommes à Baringa, dans le district de Tshuapa. Elle raconte : ‘Un dimanche matin (…) un indigène m’attendait à l’arrière de la mission portant avec lui la main et le pied d’une petite fille enveloppés dans une feuille de bananier. Je l’ai fait asseoir en haut des marches de la véranda et il a ouvert la feuille de bananier et j’ai pris une photo. Ils étaient là, sous mes yeux, la main et le pied de cette petite fille.’ La fillette démembrée, nommée Boali, avait cinq ans. La photo prise à cette occasion va faire le tour du monde.  Des dizaines, des centaines de clichés suivent. Les populations locales font confiance à Alice. Elles saisissent le pouvoir de l’image, et coopèrent avec son désir de vérité. Ecrasées par la férule coloniale, les familles congolaises basées autour de la station missionnaire voient en Alice une sorte d’ambassadrice, pour que cessent enfin les exactions insoutenables conduites au nom de la culture du caoutchouc. 

La lanceuse d’alerte et la lanterne magique

Les clichés des mutilées et mutilés du Congo de Léopold II circulent d’abord en milieu baptiste et protestant. Regions Beyond, le magazine de la Congo Balolo Mission, est le premier à les diffuser. Mrs H. Grattan-Guinness, épouse du fondateur de la mission, publie Congo Slavery (L’esclavage au Congo), un opuscule dénonçant les exactions de Léopold II au Congo. Bientôt, les médias généralistes s’en font le relai. Les photos choquent en Europe et outre-Atlantique. L’impact, sur l’opinion internationale, est d’autant plus fort qu’Alice veille à humaniser les photographies : elle indique les noms des victimes, qui sortent ainsi de l’anonymat des statistiques coloniales. Porté par la force de l’image, le « buzz » fait son œuvre, et les mutilations pour le caoutchouc deviennent un scandale public. Rien qu’aux Etats-Unis, Alice et son mari montrent les images prises à plus de 200 publics différents, grâce à la technique de la « lanterne magique », qui permet de projeter les clichés sur un mur ou un écran. En France aussi, on s’indigne, non sans arrière-pensées. A peu de frais, les autorités coloniales françaises se font l’avocat de leur « modèle civilisateur » (sic), celui des Belges, et de leur roi cupide, apparaissant comme un repoussoir. La Congo Reform Association, à laquelle Alice participe avec bien d’autres, sonne l’alerte et Leopold II n’a plus le choix. 

Les historiens s’accordent à attribuer aux clichés pris par la missionnaire protestante un rôle décisif dans la fin de l’Etat indépendant du Congo, en 1908. Un an plus tard, la dépouille du roi Léopold II sera huée par une partie des Belges, lors de funérailles en demi-teintes (Léopold refusa des obsèques officielles). Quant au Congo devenu « Congo belge », il ne se débarrassa pas du jour au lendemain de la férule coloniale. Mais l’œuvre opiniâtre de la lanceuse d’alerte Alice Seeley Harris porta ses fruits, et les exactions les plus cruelles cessèrent. Après être retournée au Congo, elle y constate une « amélioration immense » (1911-12), même si tout n’est pas réglé, loin s’en faut (3). Depuis, Alice Seeley Harris a reçu plusieurs distinctions pour son rôle humanitaire de premier plan, mais a toujours choisi la discrétion. Elle s’est éteinte dans sa 101e année.

 

(1) Adam Hochschild, Les fantômes du roi Léopold, Paris, Belfond, 1998

(2) Karim el Hadj, « Comment les mains coupées du Congo ont secoué l’Europe coloniale », vidéo Le Monde Afrique, mis en ligne le 25 avril 2021

(3) T. Jack Thomson, « Light on the Dark Continent : The Photography of Alice Seeley Harris and the Congo Atrocities of the Early Twentieth Century », International Bulletin of Missionary Research, octobre 2002, p.146-149

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