décryptage

Aux origines d’une affiche « culte » en francophonie (1/2)

L'impact de "Chemin large, chemin étroit", l'une des estampes les plus célèbres du protestantisme européen et francophone.

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Publié le 16 avril 2021

Auteur : Sébastien Fath

Le chemin large et le chemin étroit. Cette métaphore vient d’un texte de la Bible, dans l’Evangile de Matthieu (7:13-14). Elle représente, de manière imagée, l’alternative mise en scène dans les versets, ainsi que l’interprétation qui en est faite dans de nombreuses Eglises : d’un côté, l’avenue qui conduit à la perdition, la voie de la facilité, en raison du péché, de l’envie, de l’égoïsme individuel, et de l’autre, la voie sinueuse et escarpée qui conduit au salut, à l’écoute généreuse de l’appel divin. Au sein du protestantisme, cette métaphore des deux chemins a inspiré une liste presqu’infinie d’auteurs, pasteurs, catéchètes, nourrissant la piété populaire. 

Depuis la fin du XIXe siècle, une estampe particulièrement appréciée en a synthétisé le message. Rarement œuvre contemporaine aura autant marqué les pratiques de prière et de méditation privée dans les familles protestantes. Sa popularité ne s’est pas démentie dans l’aire germanophone, dans laquelle elle est née, mais elle a rayonné aussi dans l’aire anglophone, néerlandophone et francophone. Cette œuvre graphique, c’est l’estampe en couleur Le chemin large et le chemin étroit. On la retrouve encore aujourd’hui dans les domiciles de familles protestantes, qui l’ont souvent reçue en héritage. Proposée et commentée dans plusieurs musées, elle a notamment été installée et présentée en 2012 au Musée International de la Réforme (MIR), à Genève, qui en a fait l’acquisition d’un exemplaire.

L’œuvre impérissable d’une diaconesse, Charlotte Reihlen

Dans la présentation faite par le MIR, on apprend que le concept de l’affiche a été élaboré par Charlotte Riehlen (1805-1868), pieuse protestante co-fondatrice de la Maison des diaconesses de Stuttgart. De la conception à la création proprement dite de l’affiche s’écoule une période de cinq ans, entre 1862 et 1867, date de la première impression. Le British Museum, dans son commentaire de l’œuvre, attribue la réalisation de l’illustration en noir-et-blanc à Herr Schacher, jeune artiste de Stuttgart (1). Cette source propose une orthographe différente de la conceptrice, Charlotte Reihlen, à partir de l’orthographe allemande. Le Musée d’Etat de Welzheim propose les mêmes informations dans sa présentation de l’œuvre et spécifie le rôle clef de Conrad Schacher (1831–1870), lithographe, dans la mise au point de l’affiche. Celle-ci ne circule au départ qu’en noir-et blanc, comme on peut la découvrir sur un portrait fait par Peter Millward, à titre posthume, de Charlotte Reihlen à partir de deux photographies distinctes. Ce n’est qu’en 1890 que le peintre allemand Paul Beckmann (1846–1919) réalise ensuite l’estampe en couleurs, telle que nous avons l’habitude de la rencontrer encore aujourd’hui.

En s’appuyant sur des paroles attribuées à Jésus-Christ, la chromolithographie synthétise un thème majeur de la spiritualité chrétienne, à savoir le « choix de salut », emblématisé dans la prédication, la littérature et l’iconographie. On se rapproche aussi, sous certains aspects, du  registre du Voyage du pèlerin de Bunyan, qui a popularisé depuis le XVIIe siècle, en milieu protestant, le voyage allégorique et biblique comme clef de catéchèse. Deux options sont illustrées. Sur la partie droite, on passe par une porte étroite, on longe un Jésus en croix (ce que certains protestants ont reproché à l’affiche), puis une église, une école du dimanche, un foyer d’accueil pour étrangers, un asile pour enfants trouvés, une maison de diaconesses (ce qui renvoie à l’activité de Charlotte Riehlen). A l’arrivée, on se retrouve dans la Jérusalem céleste des élus. Sur la partie gauche de l’estampe, c’est une autre affaire ! Avant d’arriver en Enfer (une Babylone en version apocalyptique), on passe par une auberge mal famée, un théâtre (encore associé, au XIXe siècle, à une vie dissolue), une maison de jeu, de multiples scènes de petite délinquance (agressions, vols….), un champ de bataille, puis on se glisse sous un tunnel ferroviaire… avant de parvenir à sa triste destination.

Une affiche qui impacte le protestantisme européen et francophone

Rapidement, la popularité de la version allemande, réimprimée de multiples fois, franchit les frontières nationales et linguistiques. On traduit l’estampe en néerlandais, l’éditeur H. de Hoogh se chargeant de la vendre à 10.000 exemplaires, puis en anglais (2), mais aussi en français, et dans d’autres langues. Depuis la fin du XIXe siècle, la francophonie protestante s’est ainsi enrichie d’un de ses plus emblématiques supports de piété privée protestante. De légères variantes existent, le titrage a pu changer (tantôt Le chemin large et le chemin étroit, tantôt Le chemin spacieux et le chemin resserré), mais une constante reste : à la manière des ouvrages pédagogiques de l’époque (3), on illustre à hauteur d’homme et de femme le choix spirituel que le christianisme invite à effectuer, entre salut et perdition, « chemin large » (vers la perte) et « chemin étroit » (vers le salut).

A suivre…

(1) Le British Museum s’appuie sur J. M. Massing, ‘The Broad and Narrow Way: from German Pietists to English open-air preachers’, Print Quarterly, V, 1988, 00. 258-6

(2) L’origine, puis la diffusion de l’image au Royaume-Uni est racontée par Gawin Kirkham History and Explanation of the picture ‘The Broad and The Narrow Way’ (1888), réédité par Peter Millward en 2018

(3) On peut penser, dans la même veine, au Tour de France de deux enfants d’Augustine Fouillée-Tuillerie (1877).

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