Congo : "le peuple est mûr pour la démocratie"

Congo : « le peuple est mûr pour la démocratie »

Interview de la pasteure Ruth-Annie Coyault qui nous livre son analyse sur la situation politique au Congo-Brazzaville et le rôle des protestants dans un pays en transition.

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Publié le 2 mai 2016

Auteur : Sébastien Fath

Ruth-Annie Coyault, pourriez-vous vous présenter ?

Je suis pasteure de l’Eglise protestante unie de France, originaire du Congo-Brazzaville où j’ai vécu ma petite enfance, puis les années collège-lycée ainsi qu’une première année de Science politique (le cursus a été arrêté car le gouvernement craignait que l’université ne forme des réactionnaires). Je suis allée ensuite en Ukraine poursuivre des études de relations internationales avant d’entrer en théologie à Paris.

Je me trouvais à Brazzaville lorsqu’a éclaté la guerre de 1998-1999 : tirs à l’arme lourde, pillages en règle des populations soumises au vainqueur, massacre de civils dont nombreux ont disparu sans qu’on n’ait jamais pu retrouver leurs corps, rapatriement par le HCR des Congolais exilés en RDC (nombreux sont morts sur la route de l’exil ou peu de temps après leur retour)… J’ai été profondément marquée par ces événements.

Vous connaissez bien la situation de la République du Congo, qui a connu des tensions politiques avant et après la Révision constitutionnelle qui a permis au président Sassou Nguesso de se faire réélire en mars dernier. Quel regard portez-vous sur la situation ?

Je pense que le pouvoir en place ne mesure pas bien l’ampleur du changement qui est en train de s’opérer dans l’esprit des Congolais : le peuple est mûr pour la démocratie et appelle de tous ses vœux un nouveau chef d’État qui sache le conduire avec des idées neuves et un souci du bien-être de tous.

On ne peut pas couper un peuple du reste du monde et l’obliger à accepter le résultat d’une élection présidentielle qu’il estime truquée. Même si les armes, les arrestations et les tortures imposent le silence, il n’en demeure pas moins qu’un huis clos électoral estampillé du sang des Congolais ne saurait persuader quiconque de renouveler sa confiance à un homme qui règne depuis trois décennies.

L’équation violence armée – terreur – psychose constitue une arme à double tranchant qui n’a rien à voir avec ce que la Bible appelle l’épée de la Parole de Dieu. Les vérités bibliques blessent dans un but salutaire, pour que l’homme apprenne à respecter la vie et à aimer son prochain, tandis que Monsieur Sassou Nguesso bombarde sa propre population pour tuer, au prétexte qu’il rechercherait des ennemis de la République qu’il avait désarmés et même intégrés dans l’armée…

Par ailleurs, la présence de charniers dans le Pool, évoquée par les habitants d’une région ayant subi des bombardements, est à prendre au sérieux. On ne saurait se contenter de dire que ce n’est pas vrai, et le simple fait d’interdire le libre accès aux observateurs internationaux ne fait que conforter les Congolais dans le fait qu’il y a bien des cadavres à cacher.

Le Congo est profondément meurtri par ces événements, il porte encore les traumatismes de mars 2012 (explosions de Mpila) et des guerres des années 1990, il a besoin de paix pour pouvoir se reconstruire, et pour l’instant, c’est l’opposé qui lui est copieusement servi…

Les Eglises protestantes sont influentes en République du Congo. Pourtant, quand il s’est agi de défendre la constitution, il semble qu’on ait entendu davantage l’Eglise catholique. Est-ce vraiment le cas d’après-vous ? Et si oui, comment l’expliquez-vous ?

Il me semble que les responsables actuels des églises protestantes au Congo ont adopté la posture selon laquelle l’église ne fait pas de politique, d’où leur silence. Néanmoins, lorsque nous lisons la Bible, nous voyons qu’elle présente des prophètes et autres envoyés de Dieu comme des personnes qui osent dire aux gouvernants ce qui ne va pas : Daniel exhorte le roi Nabuchodonosor à mettre un terme à ses péchés, le prophète Nathan fait des reproches au roi David, Jean le baptiseur critique la conduite du roi Hérode, etc.

L’église au Congo doit élever la voix au milieu du chaos, au risque d’être regardée comme la complice d’un huis clos macabre.

Je salue le courage de Monseigneur Louis Portella, évêque de Kinkala que je porte dans mes prières, il s’est exprimé pour alerter sur la situation alarmante dans le Pool et demander l’arrêt des bombardements. Il a agi en chef d’église ayant la responsabilité de prendre la parole en de telles situations, car les fidèles de toutes les communautés chrétiennes (catholiques, protestants, orthodoxes, charismatiques) attendent un message d’espérance et de paix qui puisse redonner courage. C’est notre mission.

Vous êtes vous-même pasteure de l’EPUdf, membre de la Fédération protestante de France. Quels sont les liens entre la FPF et les acteurs protestants congolais ? Qu’en pensez-vous ?

Je m’interroge. Pendant les élections présidentielles de mars dernier, le monde entier a appris avec stupéfaction le black-out total dans lequel se sont trouvés les congolais : plus d’Internet ni téléphone, plus aucune communication avec le monde extérieur pendant plusieurs jours, et le patron des télécommunications à qui Monsieur Sassou Nguesso a donné l’ordre de couper le téléphone et l’Internet, tenez-vous bien, c’est le pasteur Yves Castanou, neveu de Mme Sassou, qui a fondé avec son frère jumeau Yvan Castanou l’église ICC basée à Boissy-Saint-Léger. Cette église fait partie de la Fédération protestante de France. Un pasteur d’une église membre de la FPF a coupé un pays du reste du monde, permettant à son dictateur de président de truquer l’élection présidentielle et de tuer à sa guise, et la FPF ne réagit même pas !

Je veux bien croire qu’un manque d’information puisse expliquer cela, et je ne veux faire le procès de personne, mais il me semble qu’il y a une réflexion de fond à mener sur toutes ces questions au sein du protestantisme.

Pendant ce temps, il y a des protestants congolais qui agissent : ils protestent contre la dictature, ils militent pour la démocratie, ils luttent pour les droits de l’homme et la reconnaissance des crimes commis. Je ne citerai pas leurs noms de peur qu’ils ne deviennent des cibles…

Il existe d’importants réseaux francophones entre les Églises de Brazzaville et celles de Paris. Quel regard portez-vous sur leur développement, et sur l’apport qu’ils peuvent représenter pour l’avenir du protestantisme ?

La plateforme Ensemble pour le Congo-Brazzaville, créée sous le patronage de la FPF pour mener à bien des projets de développement au Congo, matérialise effectivement un réseau francophone important regroupant plusieurs associations : la Cimade, Service d’entraide et de liaison, les UCJG (Union chrétienne de jeunes gens), l’union des églises évangéliques libres, l’Armée du Salut, Chrétiens et Sida, le Défap. Les échanges qui se font entre Paris et Brazzaville grâce à ce réseau nous donnent une raison d’espérer quant à l’avenir.

Je remercie beaucoup les acteurs protestants français engagés pour le Congo. Ils ne le savent peut-être pas, mais leur travail, leur présence et leur témoignage sont plus que jamais cruciaux en ces temps de tension et de deuil pour les Congolais et plus particulièrement pour la région du Pool. Ils font vivre le lien entre protestants d’ici et de là-bas, et c’est une chance pour le protestantisme en général que de pouvoir témoigner ensemble de la Bonne Nouvelle à travers la prise en compte des souffrances humaines et l’exhortation sans relâche à la paix. Pour tout chrétien qui se respecte, il n’y a d’avenir nulle part ailleurs que dans la protestation pour l’humain et dans la poursuite de la paix, car Jésus est le Prince de paix : c’est là notre identité.

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