La francophonie protestante vue par un britannique (2/2)

La francophonie protestante vue par un britannique (2/2)

David W. Bebbington pose un regard britannique sur le Musée Calvin de Noyon et évoque la francophonie protestante à l'heure du Brexit.

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Publié le 6 avril 2018

Auteur : Sébastien Fath

Professeur à l’Université de Stirling en Ecosse, l’historien David W. Bebbington s’est rendu en France au courant du mois de février 2018 pour deux conférences. Il a accepté un double entretien pour Regards protestants. Dans ce second volet, il nous partage son regard britannique sur le Musée Calvin de Noyon, ainsi que des pistes de réflexion comparatistes sur la francophonie protestante à l’heure du Brexit.

Vous avez eu l’occasion de visiter le Musée Jean Calvin à Noyon. Votre réaction ?

J’ai été particulièrement enchanté par cette visite, et l’accueil reçu de la part de la direction du Musée Calvin. Je savais que Noyon est la ville de naissance de Calvin, et j’avais lu les récits laissés par un officier de l’artillerie britannique, âgé alors de 19 ans, qui avouait avoir bombardé volontairement la cathédrale durant la Première Guerre Mondiale, en mars 1918 exactement, “parce qu’il n’aimait pas Calvin!”[1] J’ai été frappé, en parcourant Noyon, de voir des marques de tirs toujours visibles sur l’extérieur de la cathédrale. Cette dernière est d’une grande beauté, notamment dans ses rares vitraux originaux conservés dans le chœur. Quant à la maison de Calvin, son histoire est singulière. Détruite par les bombardements, reconstruite, elle raconte aujourd’hui une mémoire douloureuse qui intéresse la France, la francophonie, le monde entier.

Connaissez-vous des liens entre le Musée Calvin et le protestantisme britannique ?

J’ai découvert il y a quelques années dans le Journal of the Historical Society de la Welsh Presbyterian Church (Eglise presbytérienne galloise) qu’une Eglise de dénomination “calviniste méthodiste”, qui prétendait à l’époque être la seule dénomination protestante à porter explicitement le nom de “calviniste”, a levé des fonds considérables pour la reconstruction de la Maison de Calvin après la Première Guerre Mondiale. Il est fascinant de voir aujourd’hui le résultat de ce travail, et de constater l’attraction internationale de ce musée.

Pouvez-vous nous partager quelques “impressions parisiennes” lors de votre dernier séjour ? 

Je suis venu à Paris pour faire des conférences, mais aussi et surtout pour apprendre, alors il serait très présomptueux de ma part de donner une appréciation générale. J’ai bénéficié de la généreuse hospitalité de l’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne (IBN), j’ai eu l’occasion d’assister à deux cultes protestants évangéliques le dimanche. Le matin, dans une Église de la FEEBF, j’ai été frappé par le grand nombre d’enfants, et par le temps de prière très copieux partagé en assemblée. Il y avait des prières spontanées exprimées par les fidèles, pas seulement depuis la chaire. Le soir, j’assistais au culte au centre de Paris, dans une Église de l’AEEBLF, et j’ai été impressionné par la salle pleine d’étudiants, de jeunes adultes, à l’écoute d’un sermon puissant sur Tite 2, prêché à la manière de John Stott. Quand l’anglophonie protestante rencontre la francophonie protestante !
En visitant pour la première fois la Librairie Jean Calvin, rue de Clichy, près du siège de la Fédération Protestante de France (FPF), j’ai par ailleurs été surpris par la quantité d’ouvrages proposés sur le protestantisme, avec un angle historique. Je n’ai pas souvenir d’une librairie au Royaume-Uni qui en propose autant ! On m’a proposé aussi 5% de réduction en tant qu’historien, j’ai beaucoup apprécié le geste. J’ai pu voir aussi d’autres librairies, notamment Gibert, La Procure, qui ont de bons rayons sur l’histoire du protestantisme, et je garde aussi un excellent souvenir d’une visite précédente à la librairie protestante 7Ici, rue de Lille. En matière d’offre en librairie, les protestants sont plutôt gâtés en France, j’espère qu’ils s’en rendent compte !
Enfin, je connaissais déjà les ressources considérables de la Bibliothèque de la SHPF, rue des Saints Pères, mais j’ai été ravi cette fois-ci de découvrir les archives baptistes de France, gérées par la SHDBF, à Paris, rue de Lille. Il y a là beaucoup de ressources primaires, des périodiques, de la correspondance… de quoi alimenter la recherche.

Quelques suggestions de travaux comparatistes entre anglophonie et francophonie protestante ?

Anglophonie et francophonie protestantes sont connectées, c’est absurde de faire de l’histoire en vase clos. Je crois en la fécondité des comparaisons. Il me semble que le mouvement des écoles du dimanche tel qu’il a été étudié en France par Anne Ruolt se prêterait très bien à des analyses comparées avec le terrain britannique, mais aussi états-unien. Le même travail comparatiste pourrait être mené sur les Unions Chrétiennes de Jeunes Gens. Je pense aussi au terrain de l’histoire de la musique, des hymnes, qui est trop peu ausculté alors qu’il y a bien des circulations/traductions/adaptations entre anglophonie et francophonie. Cette mise en perspective comparée doit prendre en compte le fait colonial. Les empires coloniaux britannique et français ont été les deux plus importants au monde. La décolonisation a laissé des héritages linguistiques, culturels et religieux considérables, et l’étude du protestantisme permet de le voir. Tout cela se croise. Il existe de grandes Églises nigérianes anglophones à Paris, et il existe de grandes Églises congolaises francophones à Londres !
Je voudrais aussi me faire l’avocat de davantage d’études sur le XVIIIe et surtout le XIXe siècle. Au XIXe siècle, l’influence protestante est à son sommet, particulièrement dans le monde anglophone, et de nombreuses sources n’ont pas encore été explorées, y compris dans les relations entretenues avec la francophonie. Travailler sur le XIXe siècle offre de fascinantes perspectives, y compris pour une carrière de chercheur !

Quels décalages voyez-vous entre anglophonie et francophonie protestantes ?

Analyser les contrastes est très instructif. Un des décalages est celui de l’impact du mouvement de tempérance anti-alcoolique. Ce dernier a existé en francophonie, mais le monde anglophone lui a donné un écho beaucoup plus grand. Ce mouvement de tempérance a eu un impact politique, aux Etats-Unis, via la Prohibition. Il a été important aussi dans les pays scandinaves. En France, ce mouvement a été plus restreint, tout comme en Afrique du Sud, d’ailleurs. C’est évidemment lié à la prospérité, dans ces deux pays, de la viticulture, qui a résisté à l’essor des croisades anti-alcooliques. Un autre contraste, particulièrement entre le Royaume-Uni et la France, est le rapport minorité/majorité; En France, les protestants se sont représentés comme des outsiders, longtemps persécutés. Ils ont des habitudes de minoritaires, et se sont organisés depuis longtemps en conséquence. Au Royaume-Uni le protestantisme a été dominant, et a participé au processus de construction nationale. Un autre contraste parmi d’autres est la nature du mouvement des Lumières dont j’ai parlé lors de mes deux conférences en France. Les Lumières en France ont une dimension beaucoup plus anticléricale que les Lumières britanniques[2]. Ces quelques exemples (il y en aurait d’autres) m’invitent à encourager les travaux comparatistes entre anglophonie et francophonie protestante, même si j’ai conscience que le Brexit complique les choses. Il existe beaucoup d’aides européennes à la recherche comparatiste au sein des pays de l’Union Européenne. Le Brexit change la donne. A l’avenir, il va falloir qu’on trouve des étudiants particulièrement motivés, qui prennent la décision résolue et consciente d’un travail comparatiste entre francophonie du continent et Royaume-Uni, même s’il n’existe plus guère de fonds de recherche européens pour cela.

[1] Cecil Maurice Bowra, Memories, 1898 – 1939, London, Weidenfeld and Nicolson, 1966, p. 83

[2] Sur le lien des Lumières britanniques avec les Eglises, lire David Bebbington, “The Legacy of the Enlightenment”, chapitre 4 de The dominance of Evangelicalism, The age of Spurgeon and Moody, Leicester, 2005, p.109-137

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