entretien

L’Eglise MLK : « une liberté de ton que les gens plébiscitent »

Ivan Carluer, fondateur de l'Eglise Martin Luther King, nous en dit plus sur les projets de la megachurch et partage sa vision de la francophonie protestante. 

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Publié le 6 septembre 2021

Auteur : Sébastien Fath

La megachurch francophone Martin Luther King de Créteil (MLK) est aujourd’hui une des églises pentecôtistes qui connaît la croissance la plus rapide. On associe davantage le protestantisme évangélique aux certitudes, voire au contrôle social, qu’à la liberté. Alors qu’elle inaugure officiellement l’espace Martin Luther King à Créteil, le 11 septembre 2021, l’Eglise MLK et son fondateur, Ivan Carluer, défend une autre approche. 

1/ Ivan Carluer, pouvez-vous vous présenter ?  

Je suis breton d’origine, agrégé d’économie, marié et père de famille. Je suis aussi pasteur protestant et pentecôtiste, en charge de l’Eglise MLK (Martin Luther King) à Créteil (Val-de-Marne), qui inaugure ses nouveaux locaux ce 11 septembre 2021. La référence à Martin Luther King je la revendique. C’est le cap de mon itinéraire. Je viens d’un cercle évangélique très fermé, très carré. J’ai fait beaucoup de chemin, tiré les leçons. La foi chrétienne qui était celle du pasteur Martin Luther King libère, ouvre les horizons, réconcilie, offre une nouvelle chance. C’est là mon identité, et celle que nous partageons à l’Eglise MLK.

2/ Le protestantisme évangélique est parfois associé à la déterritorialisation, voire à « l’atomisation néolibérale ». Qu’en pensez-vous ? MLK vous paraît-elle entrer dans ce type de catégorie ? Qu’en est-il de l’ancrage local ?

Nous sommes une Eglise qui marche sur deux jambes. L’ancrage local n’est pas du tout sacrifié, mais nous ne fermons pas non plus les yeux sur la réalité d’un monde globalisé, où le numérique relie les gens comme jamais auparavant. C’est pourquoi nous nous tenons en équilibre, avec d’un côté « MLK Grand Paris », de l’autre « MLK chez vous« . Nos deux jambes.

L’Eglise MLK est une Eglise locale, au sens où nous sommes très attentifs à notre impact dans la cité, dans la région, auprès des populations qui vivent autour de nous à Créteil. 50% de notre corps pastoral, 50% de nos ressources sont consacrés au suivi des fidèles de notre Eglise locale, avec un important travail en « présentiel », personnalisé ou en groupes, et aussi une action sociale de terrain. Et dans cette équipe pastorale, nous avons une part de plus en plus importante de femmes, ce qui n’est pas le cas au sein des Assemblées de Dieu (1).

Il y a donc cet aspect d’accompagnement local, mais l’Eglise MLK est aussi une Eglise qui voit plus loin, avec « MLK chez vous« , qui déploie une stratégie d’impact bien plus large, fondée sur le numérique. 50% de nos ressources (la seconde moitié) sont mobilisées pour assurer le suivi pastoral et spirituel d’individus connectés qui ne vivent pas forcément dans notre périmètre territorial de Créteil et environs. Ces personnes ne suivent pas exclusivement nos enseignements.

3/ La société française est caractérisée par un ascenseur social en panne, et une tendance à une segmentation croissante de la société. Qu’en-est-t-il du public qui fréquente l’église MLK ? L’Eglise aurait-elle tendance à cibler les CSP élevées ?

Non, ce n’est pas un choix. Nous partageons l’Evangile à toutes et tous. Je dirais plutôt que notre désir, c’est de ne pas faire fuir les CSP supérieures (Catégories Socio-Professionnelles, ndlr). Et de fait, elles sont bien présentes dans nos rangs, mais pas sur-représentées non plus. On reproche souvent aux Eglises évangéliques de se limiter aux catégories défavorisées. Ce cliché ne nous correspond pas. Nous revendiquons un christianisme évangélique ouvert à tous, où l’on peut réfléchir, débattre, approfondir, sans faire fuir les diplômés avec des vérités toutes faites. On n’est pas que dans l’émotion, on propose une offre à des gens qui désirent analyser, articuler foi et réflexion. Avec une liberté de ton que les gens plébiscitent. Sur le plan des sexes, nous sommes une église classique, avec 2/3 de femmes, et 1/3 d’hommes parmi nos fidèles. En matière d’âge, nous attirons plus de jeunes et les moins de 40 ans. L’an dernier, en salle, nous avions 28 ans de moyenne d’âge. Et nous avons beaucoup d’enfants. Nous assumons une communication contemporaine, attentive aux innovations numériques, avec une liberté de ton pas forcément classique dans certains autres milieux évangéliques. On veut être audibles à des chrétiens qui décrochent, ou des primo-arrivants. Nous désirons aussi l’authenticité plutôt que des rôles prescrits. Nous mettons enfin l’accent sur le besoin d’évolution, y compris par l’ascension sociale, même si celle-ci n’est pas une fin en soi. Et de toute évidence, cela répond à des besoins au vu de la croissance de notre assemblée, mais aussi de nos publics en ligne.

4/ Votre Eglise a accédé au rang de megachurch, c’est-à-dire une Eglise de plus de 2000 fidèles, proposant une multi-activité. Or, l’essor précédent des megachurches aux Etats-Unis s’est accompagné, depuis quelques années, d’une succession de crises, souvent liées au leadership. Comment réagissez-vous ?

Je viens d’un milieu évangélique marqué par des dérives autoritaires. Plus jamais ça ! Nous avons été très attentifs, dans la structuration de l’Eglise, à éviter tout système pyramidal. La culture du « petit chef », très peu pour nous. Nous avons mis en place une régulation bicéphale et collégiale avec des procédures qui évitent le conflit d’intérêt et les phénomènes de cour. Nous sommes attentifs aussi à la fatigue émotionnelle. Nous sommes tous vulnérables, et un leader, sous pression, l’est tout autant qu’un simple fidèle. En tant que pasteur, je ne suis pas au-dessus de tout le monde, je dois rendre des comptes chaque mois à un superviseur. J’ai besoin, comme tout chrétien, d’un accompagnement, et nos modes de régulation le permettent, sans mélange des genres. Par exemple, nous appliquons cette règle simple de séparation des pouvoirs pour les salariés : je ne suis pas autorisé à diriger spirituellement quelqu’un que je dirige au travail.

5/ Comment l’Eglise MLK s’inscrit-elle aujourd’hui dans la francophonie ? 

Notre Eglise est avant tout française, et cela se vérifie aussi dans les connections à notre chaîne YouTube (2). Mais notre audience touche ensuite les pays francophones du Nord (Belgique, Suisse, Québec) puis les Antilles et l’Afrique, le Congo Kinshasa, la Côte d’Ivoire etc. La francophonie est un horizon naturel. Mais pour ces territoires et pays, hors de l’hexagone, on est dans des taux à moins de 5% chacun. Les proportions restent stables. Les gens qui regardent le plus nos vidéos, ce sont les 25-30 ans. Nos replays, sur notre chaîne YouTube, dépassent, en vues, nos suivis en direct, ce qui est assez inhabituel par rapport à ce qui se passe pour la plupart des églises. Pour ces internautes qui nous retrouvent en replay, « MLK chez vous » fonctionne comme un « complément alimentaire » spirituel, qui s’ajoute à d’autres apports (y compris ceux d’autres églises locales). Pour le reste, en matière culturelle, nous sommes une Eglise de métis, caractérisée par le mélange. Nous avons finalement deux minorités (peu de blancs, peu de noirs) et une majorité de métis, et de couples mixtes. C’est le visage de la France et de la francophonie du XXIe siècle. 

6 / Quels sont vos projets ?

En deux mots, essaimer, et former. La pandémie a accéléré une évolution déjà en germe avant : de nombreux groupes locaux se constituent autour de « MLK chez vous« . Nous avons reculé l’échéance, mais désormais nous avons décidé, pour 2023, de franchir une étape et de constituer ces groupes en réseaux d’assemblées, avec des responsables spirituels locaux, et une prédication qui restera celle de l’Eglise-mère, via écran et retransmission numérique. Ensuite, Mieux former des chrétiennes et chrétiens engagés dans la société est notre second objectif. L’idée n’est pas de déscolariser pendant 2 ou 3 ans des jeunes avec une formation intensive, mais qui se retrouvent souvent sans rien au bout. Le but est d’accompagner des fidèles plus matures – 30/50 ans – en quête d’un « plus », via huit week-end par an de formation.

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