histoire

L’Eglise MLK : une megachurch innovante pour la francophonie

On ne devient pas megachurch du jour au lendemain. Pour atteindre le statut d'Eglise géante - au moins 2000 fidèles -, il faut passer par bien des étapes. Voici l’histoire de l'Eglise Martin Luther King qui inaugure son nouvel espace le 11 septembre.

Un contenu proposé par Fil-info-francophonie

Publié le 6 septembre 2021

Auteur : Sébastien Fath

L’Île-de-France compte aujourd’hui cinq megachurches – Eglises géantes -, toutes ouvertes sur la francophonie. Charisma (Blanc-Mesnil), Paris Centre Chrétien (La Courneuve), Rencontre Espérance (Paris Porte dorée), Impact Centre Chrétien (Boissy-St-Léger) et l’espace Martin Luther King (Créteil). 

Cette dernière est aussi la plus récente. Initiée à partir de 2004, l’assemblée pentecôtiste conduite par le pasteur Ivan Carluer a connu un essor spectaculaire. Elle draine aujourd’hui plusieurs milliers de fidèles, entre présentiel et culte suivi à distance. L’Eglise Martin Luther King (MLK) inaugure ses nouveaux locaux à Créteil ce 11 septembre 2021 en présence de nombreux officiels. L’occasion de revenir sur son histoire.

D’Eurêka à MLK (2004-2014)

On ne devient pas megachurch du jour au lendemain. Pour atteindre le statut d’Eglise géante, avec au moins 2000 fidèles et une offre de multi-activité, il faut passer par bien des étapes, y compris le stade initial du tout petit groupe pionnier sans ressources ni local stable. Les débuts se font souvent dans un domicile privé, puis un local loué. Les dispositifs prosélytes qui aboutissent, in fine, à une assemblée de taille XXL, ne peuvent atteindre leur objectif qu’au prix d’une mobilisation sans faille, de sacrifices considérables, et d’une vision de départ. C’est en 2004 qu’a retenti cet « Eurêka » initial, point de bascule vers la création d’une Eglise. Ivan Carluer, alors agrégé d’économie et porté par sa vocation pastorale, ouvre l’Eglise chrétienne de Pentecôte de Créteil. Soutenu par son épouse et quelques familles, il œuvre au sein des Assemblées de Dieu (ADD), navire amiral du pentecôtisme français. Il s’inscrit dès lors dans une lignée, celle du « pentecôtisme au pays de Voltaire » (1), mais aussi dans une dynamique innovante.

Loin de vouloir simplement reproduire un modèle, fût-ce celui de sa dénomination ADD, il entend élargir la gamme de l’offre pentecôtiste en répondant aux attentes de populations franciliennes souvent déchristianisées, en attente d’expérience, mais aussi d’analyse, d’horizontalité et d’approfondissement biblique. Bernard Coyault, qui a consacré un bel article à ce « pôle d’innovation » pentecôtiste de Créteil, retrace ainsi les premières étapes : après avoir été accueillie par l’Eglise réformée de Créteil Charenton, qui « sert d’incubateur ecclésial », l’assemblée, en croissance, se donne les moyens d’acheter les locaux de l’ancienne ANPE de Créteil (2).

Nous sommes en 2008. L’offre pastorale, l’enseignement dispensé, la collégialité et l’accent sur la qualité attirent de plus en plus de fidèles, y compris parmi les classes moyennes supérieures, habituellement moins représentées dans les ADD. L’approche d’implantation s’affine, comme en témoigne le changement de nom de l’assemblée, en 2014. Après l’appel de l’Eurêka initial, l’Eglise de Pentecôte devient l’Eglise MLK, en référence directe au pasteur africain-américain Martin Luther King (1929-1968), expression d’un christianisme évangélique ouvert sur la société, axé sur la réconciliation, la mixité et la nouvelle chance.

Du local cultuel au glocal XXL (2015-2020)

Portée par une approche interculturelle favorable à la mixité, en phase avec la diversification de la population francilienne, l’Eglise MLK poursuit, entre 2015 et 2020, une croissance impressionnante. D’un local cultuel encore assez classique, on évolue du coup vers une implantation « glocale » qui articule ancrage territorial dans le Val-de-Marne (local) et rayonnement plus large (global), via des médias numériques de plus en plus mobilisés au service de l’annonce évangélique. Au sein de la francophonie protestante, via internet, on commence à suivre avec de plus en plus d’intérêt ce qui se passe à « MLK ». En quelques années, après un nouveau déménagement en 2017, en face des locaux précédents, l’assemblée dépasse désormais les 2000 fidèles, et peut largement revendiquer le label de megachurch (3). L’impact du pasteur fondateur, Ivan Carluer, est indéniable. Brillant, énergique, discipliné, son charisme de grand communiquant fédère, tout en suscitant (comme toujours) des jalousies et des froncements de sourcil.

Quelle est sa potion magique, s’interroge-t-on ? En réalité, une large combinaison de facteurs explique cet essor. La personne d’Ivan Carluer n’explique pas tout. Tirant les leçons d’héritages douloureux, le pasteur breton a su s’entourer d’une équipe, déléguer, mutualiser, réguler l’autorité pour éviter les dérives, ouvrir aussi sur les acteurs associatifs et publics du territoire. Et tenir compte des attentes de celles et ceux qui hésitent à franchir le seuil d’une église. Les résultats suivent et dès 2016, l’église MLK commence à travailler sur l’esquisse d’un grand aménagement immobilier pionnier à Créteil (Val-de-Marne). Au prix d’un minutieux montage, d’une ambition sans précédent dans l’histoire protestante française récente, le cap est pris : appuyée par la Fondation du protestantisme et par la bienveillance d’acteurs franciliens séduits par le projet, l’église MLK ose transgresser plusieurs tabous.

De la megachurch à la mediachurch ? (depuis 2021)

Le lieu de culte, propriété absolue de l’assemblée ou de la dénomination ? Non merci. L’Eglise MLK opte pour un montage qui fait de la fondation du protestantisme la propriétaire des lieux, loués en semaine à de nombreuses associations (non protestantes). Avec une subvention de la ville de Créteil pour les parties non cultuelles. Le « sanctuaire », espace presque sacré ? Non merci. « Pour nous, le bâtiment est un outil mais nous n’avons pas besoin de lieu saint. Ce qui compte pour notre église, ce sont les gens » (4). Et la salle de culte peut fort bien accueillir, en semaine, bien d’autres convictions que celles des chrétiens. S’inscrire dans la mode des identités qui s’affichent ? Non merci non plus. Les marqueurs visibles de christianisme sont discrets. L’important n’est pas ce qui se voit, mais ce qui se vit. Ce shift théologique, en matière de rapport au bâtiment, est relatif. Parmi les protestants, il n’est pas rare de désacraliser le lieu de culte ! Mais l’église MLK pousse cette logique plus loin, et accepte un « lâcher-prise » qui ouvre davantage sur la Cité. Le pari porte ses fruits.

La municipalité, la région sont sensibles au désir de l’église MLK de partager le lieu, sans sectarisme. Résultat : sur un terrain de 9000 m2, un bâtiment multifonctions, l’Espace Martin Luther King Grand Paris, financé à hauteur de 20 millions d’euros hors taxes. Un vaste ensemble ultramoderne voué à la multi-activité est sorti du sol en 18 mois, doté d’un bel auditorium de plus de 1000 places, mais aussi de nombreuses salles attenantes, y compris pour le sport, avec espaces modulables (espace Rosa Parks, espace Denis Mukwege). Avec la bénédiction des deux grands réseaux auxquels l’Eglise MLK appartient simultanément : la Fédération protestante de France (FPF) et le Conseil national des Evangéliques de France (CNEF).

Le 11 septembre 2021, l’inauguration officielle des nouveaux locaux de l’Eglise MLK (MLK 3), dans un contexte d’enlisement de la pandémie Covid19, marque une nouvelle étape. Quel avenir pour la megachurch francophone ? L’historien n’est pas prophète. Tout au plus se risquera-t-on à pointer l’impressionnant investissement consacré à la diffusion numérique des contenus cultuels MLK, via « MLK chez vous« .

Dans un portrait publié dans le quotidien Le Monde, en mai 2021, la chaîne YouTube de l’Eglise revendiquait alors 35 000 abonnés. Quatre mois plus tard, alors que l’Eglise inaugure l’Espace Martin Luther King de Créteil le 11 septembre 2021, on atteint plus de 42 300 abonnés. Dont une nette majorité de Françaises et Français, mais aussi un public venu de la francophonie européenne, africaine, nord-américaine. Avec l’embauche de « pasteurs zoom » (formés pour la visioconférence) et la perspective d’ouvrir des implantations locales connectées, la megachurch francophone deviendrait-elle aussi une mediachurch ? (5) Il est trop tôt pour le dire, mais une chose est sûre : la dynamique ancrée dans la référence à Luther King n’a pas fini de secouer les habitudes et déségréger les imaginaires.

 

(1) George R. Stotts, Le pentecôtisme au pays de Voltaire, ed. Viens et Vois, 1981.

(2) Bernard Coyault, « Un pôle d’innovation religieuse au sein des Assemblées de Dieu de France, l’Eglise MLK de Créteil », Perspectives missionnaires n°78, 2019, p.85-95.

(3) Sébastien Fath, Dieu XXL, La Révolution des mégachurches, Autrement, 2008.

(4) Ivan Carluer, « Créteil, les protestants vont construire un ‘Palais des congrès’ ouvert à toutes les religions, Le Parisien, 3 janvier 2017.

(5) Damien Mottier, « Media-church : ethnographie des dispositifs de médiatisation en milieu pentecôtiste charismatique », MEI 38, 2014, p.141-151.

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