entretien

L’Institut Biblique de Nogent, un « hub » francophone ?

5 questions à Anne Ruolt, auteure du livre “A l’ombre du grand cèdre – Histoire de l’Institut Biblique de Nogent 1921-2021”.

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Publié le 29 septembre 2021

Auteur : Sébastien Fath

L’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne, fondé par le pasteur Ruben Saillens et son épouse Jeanne en 1921, est une institution bien connue de la francophonie protestante. Elle fête cette année son centenaire. La chercheuse Anne Ruolt, auteure d’une impressionnante monographie sur l’IBN (1), nous en dit plus.  

Anne Ruolt, on vous connaît déjà comme spécialiste des écoles du dimanche, auxquelles vous avez consacré une thèse de doctorat. Pourquoi ce livre sur l’Institut Biblique de Nogent-sur Marne ?  

D’abord parce qu’il s’inscrit dans mon champ de recherches qui, depuis 2010, s’est élargi à l’apport des protestants en éducation à l’époque contemporaine. Cet Institut a été le premier institut biblique mixte et interdénominationnel en Europe francophone. Ensuite parce qu’il répond à une commande institutionnelle : à l’approche de son centenaire, l’Institut Biblique de  Nogent souhaitait que son histoire soit écrite.  

En un siècle, en regardant le ratio France/ francophonie extérieure à la France, comment a  évolué la proportion des étudiants ?  

Entre 1921 et 1939, époque des fondateurs Jeanne et Ruben Saillens, quasiment la moitié des élèves étaient français : 47 % (93 dont 39 filles). Les autres francophones représentaient 37,5 % des élèves : 74 élèves (64 Suisses !) dont 29 filles. 

Il a fallu attendre les années soixante pour voir arriver les premiers étudiants français des Outre-Mer —Antillais d’abord, Kanaks ensuite— et francophones des anciennes colonies. Un des  premiers étudiants africains semble avoir été un nigérien (promo 1962). De retour sur leur terre natale, ces diplômés ont souvent joué un rôle majeur dans leur union d’Églises ou les Écoles. Dans les années soixante-dix, des étudiants-réfugiés arrivaient d’Indochine, s’installaient en France mais gardaient l’espoir de retourner dans leur pays.  

Au début du XXIe siècle, la proportion d’élèves français s’accroît. En 2018, ils étaient ainsi 57 % (39/68), mais avec des origines plus diversifiées qu’auparavant : 25 métropolitains, 10  venant des DROM-COM, 4 des communautés hmong (2) et chinoise (2) installées en France. Les autres francophones représentaient 26,5 % (18/68) et venaient d’Afrique centrale (12) et  du Nord (2), de Madagascar (1), d’Haïti (2), et du Vietnam (1). Ainsi, plusieurs « français hexagonaux » font aujourd’hui partie de la 2e ou 3e génération d’immigrés. Quant à ceux qui  viennent directement d’Afrique, ce sont généralement des jeunes francophones motivés par l’expatriation qui ont reçu une première formation supérieure. Plus indépendants, ils profitent davantage de la diaspora que des unions d’Églises ou des missions pour financer leurs études et  visent plutôt un ministère à partir du territoire français. 

En quoi l’IBN peut-il être considéré comme un « hub » francophone ? 

Dès sa création, l’IBN a été un « hub » de l’évangélisme francophone qui a servi, dirions-nous, d’étendard et de centre de ralliement des « orthodoxes ». Plusieurs facteurs y ont contribué,  mais tous se rapportent directement à la personnalité du fondateur, le pasteur baptiste Ruben  Saillens (1855-1942), et indirectement à la désunion du premier baptisme français qui poussa ce dernier, touché par le Réveil du pays de Galles, à devenir un promoteur et prédicateur  itinérant du Réveil. 

Dès 1921, l’IBN a pérennisé le « hub temporaire » des conventions sous tente lancées en 1907 à Chexbres puis à Morges, en Suisse, pour devenir le « hub permanent » des protestants militants combattant autant le libéralisme théologique que le christianisme social. 

Son envergure interdénominationnelle le distinguait des premières écoles bibliques francophones. C’est d’ailleurs de la première d’entre elles, l’Institut biblique Belge (aujourd’hui  de Bruxelles), fondé en 1919 par les époux Norton, qu’est venu le premier étudiant de l’IBN  (promo 1922), Calixte Bénétreau (1894-1973). Après Nogent, il a encore parfait ses études à Glasgow, puis exercé le ministère pastoral dans les Églises libres. 

Ensuite, les héritiers testamentaires de R. Saillens, Jacques A. Blocher et J. Marcel Nicole, par leur érudition, leurs qualités humaine et spirituelle, toujours fondés sur la devise originelle des  Conventions : « Le Christ tout entier dans la Bible tout entière », ont permis à l’IBN de rester  l’étendard et le centre de ralliement du jeune mouvement évangélique. Sous leur impulsion sont nés, entre autres, le Centre Évangélique d’information et d’Action (CEIA) en 1948, la  Faculté libre de théologie Évangélique (FLTE) en 1965, la Fédération de Missions évangéliques  francophones (actuel Connect Missions) en 1968. L’Outre-Mer n’est pas oublié. Jules Marcel Nicole visitait les Églises en Nouvelle Calédonie, au Vanuatu et était engagé dans le  comité de la mission franco-Suisse au Tchad. Quant à Jacques Blocher, il présidait le comité de la Mission biblique et visitait régulièrement les Églises en Côte d’Ivoire, puis effectuait en 1980 un voyage en Haïti. Ce dernier a aussi fondé l’École de langue française d’Albertville. Il a participé à la préparation des campagnes d’évangélisation de Billy Graham (1918-2018) en  France, etc. 

Par la suite, de 2001 à 2010, les réunions majeures qui ont permis au Conseil National des Évangéliques de France (CNEF) de naître se sont toutes déroulées à la Chapelle et à l’Institut.  Elles ont permis aux cousins pentecôtistes et charismatiques de travailler ensemble avec la branche piétiste de la famille évangélique. Son premier Président, Etienne Lhermenault, actuel directeur de l’Institut, était alors un des professeurs de l’IBN. 

Au regard de l’histoire récente, comment s’est repositionné l’IBN face à la dérégulation et multiplication des offres d’enseignement, dans la sphère protestante évangélique ?

L’IBN est aujourd’hui un établissement privé d’enseignement supérieur enregistré à l’Académie  de Créteil. Il maintient son cap théologique. La qualité de la formation est reconnue dans les  Églises évangéliques, gage d’employabilité à la sortie. Au programme diplômant de 3 denses  années d’études à plein temps s’ajoute une possibilité de 4e année de stage en Église bien que le  cursus initial comprenne déjà 1/3 de stages avec un panel d’options pour 4 spécialisations. Si aujourd’hui les formes s’adaptent au profil polymorphe des étudiants —formation antérieure du secondaire au Master et même doctorat en médecine, célibataires couples ou familles, néo diplômés ou salariés, parfois retraités— les axes du curriculum restent les mêmes : étude de tous  les livres de la bible, des doctrines, de l’histoire de l’Église et des missions et de la théologie  pratique.

Ces dernières années, l’Institut a davantage organisé les diverses formes d’accès à  l’enseignement : cours du soir et du samedi, séminaires publics les jeudi et vendredi, formation à distance, etc., et a engagé des partenariats avec d’autres Écoles ou formations spécialisées  complémentaires plutôt que concurrentes. 

Pour faire ce livre, vous avez dépouillé beaucoup de sources originales. S’il fallait retenir une surprise de taille, quelle serait-elle ? 

Si le traitement de l’iconographie ancienne a été une nouveauté savoureuse pour moi, la surprise est venue de l’accès à la première comptabilité ! Une entrée originale dans le quotidien de l’école. On y découvre ce que les Saillens et les étudiants mangeaient, quel était le matériel acquis en priorité, un poulailler par exemple, et celui qui est oublié, le matériel pédagogique !  Une comparaison avec le compte de résultat 2020 illustre l’évolution des pôles de dépenses et de recettes. Enfin, il resterait encore à compléter la liste des donateurs français et étrangers qui ont permis le développement de l’Institut comme la construction de la Chapelle attenante. 

(1) Anne Ruolt, A l’ombre du grand cèdre, Histoire de l’Institut Biblique de Nogent, 1921-2021, Charols, Excelsis, 2021 (542p)

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