musique et foi

Mahalia Jackson : du Gospel à la salle Pleyel

A l'automne 1952, le public parisien l'attend, avec pour écrin, la salle Pleyel. Deuxième volet (2/4) de la série Mahalia Jackson et la France.

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Publié le 16 février 2021

Auteur : Sébastien Fath

Après avoir été approchée par le musicologue et critique français Hugues Panassié, la chanteuse de Gospel Mahalia Jackson (1911-1972), primée par le Grand Prix du disque Charles Cros, se décide à venir en Europe, et à se produire en France. 

Deuxième volet (2/4) de la série Mahalia Jackson et la France

C’est entourée d’une petite équipe soudée que Mahalia Jackson arrive en France à l’automne 1952. Contrariée par une angine, elle vient finalement en avion pour se donner le temps de récupérer. En attendant, Mildred Falls accoste au Havre, arrivée par le transatlantique S.S. United States. Mildred Falls n’est autre que la fidèle accompagnatrice au piano de Mahalia. En tant que telle, elle reçoit un accueil chaleureux. Odile Métayer, du Hot Club de France, lui offre un grand bouquet de fleurs de bienvenue de la part d’Hugues Panassié, devant des photographes de presse. C’est ensuite au tour de Mahalia Jackson d’atterrir en France à l’aéroport d’Orly où l’attendent journalistes, curieux, admirateurs et…. plusieurs musiciens de renom. Dans la joyeuse cohue qui accompagne sa sortie de l’aéroport, elle s’agrippe un moment à deux hommes, qui s’avèrent être les jazzmen Milton Mezzrow et Charles Delaunay. Ce qu’ignore Mahalia, c’est que les deux artistes appartiennent à deux écoles opposées du jazz, et ne se parlent pas. Mais les voici soudain reliés, via Mahalia Jackson. La scène, qui augure d’une réconciliation entre les deux musiciens, est immortalisée par les journalistes qui, avides de formules, la dépeignent comme « ange de la paix »[1]. Hugues Panassié, à l’origine de la venue de Mahalia en France, est alors encore dans le Sud de la France. Il ne tarde pas à revenir à Paris où il accueille la chanteuse avec égard, et assiste avec passion aux concerts des 25 et 26 octobre 1952, en salle Pleyel[2].

Avant l’événement programmé, Mahalia Jackson et Midred Falls découvrent Paris, apprécient de pouvoir être servies partout, commander ce qu’elles veulent…. mais souffrent de ne pas pouvoir parler un mot de français. Installées à l’hôtel Ambassadeurs, Boulevard Haussmann, elles inspectent en avance la salle Pleyel, où Midred Falls prête une attention particulière à l’orgue, consacrant du temps aux répétitions nécessaires. Finalement, le grand jour arrivant, devant une salle Pleyel pleine, Mahalia Jackson se prépare, mais la santé défaille. Elle a chaud, la gorge serrée, fébrile. Que faire ? En fervente protestante, imprégnée par la lecture des psaumes, elle demande alors à un proche collaborateur, Harry Lenetska, de lui lire le Psaume 27. Sa biographe rapporte qu’elle en écouta les versets comme si elle les découvrait. « Le Seigneur est ma lumière et mon salut. De qui aurais-je crainte ? » Mahalia Jackson, à l’écoute des versets bibliques, interrompt la lecture et aurait déclaré, les yeux brillants : « je suis guérie !  » Elle n’en a pas moins toujours la fièvre, mais forte de cette foi qui la porte, elle s’avance sur scène…. et le récital a bien lieu, devant une salle quasi pleine. La voix puissante et modulée de l’artiste, accompagnée de gestes expressifs, invite les auditeurs à un voyage inédit au rythme des Gospels et des Spirituals qui s’enchaînent. L’organiste français chargé de suivre le lead de Mildred Halls s’acquitte bien de sa tâche. Quant à Mahalia, les difficultés de santé sont oubliées. Sa performance est digne de sa réputation. Elle bouleverse la salle.

Après le jazz et le blues, le Gospel conquiert le haut de l’affiche

Une fois le concert terminé, Mahalia Jackson s’écroule dans sa loge, mais reçoit les hommages de Hugues Panassié, enthousiaste. La nuit suivante répète le scénario. Mahalia Jackson brille, puis s’effondre en coulisse. Elle a cependant la force de boire une coupe de champagne, devant un gâteau d’anniversaire offert pour ses 41 ans. Elle part ensuite à Lyon, puis Bordeaux, où Mahalia remarque que le public parvient à battre des mains en suivant bien le rythme. La tournée française l’enchante et l’épuise à la fois. La voilà qui perd du poids. Les Françaises et Français qui l’ont écoutée ignorent ces difficultés physiques. Pour le public, les performances de la chanteuse Gospel sont une grande découverte. Hugues Panassié l’inscrit dans l’histoire de la diffusion des musiques noires en France : « Chose curieuse, le jazz fut connu en France bien avant les chants populaires noirs qui lui donnèrent naissance. C’est seulement en 1950 qu’on entendit chez nous un grand chanteur de blues, Big Bill Broonzy. Et c’est seulement le mois dernier que les Français ont pu entendre une grande chanteuse de spirituals, Mahalia Jackson. Certes, nous connaissions déjà Marian Anderson. Mais cette dernière, quelle que soient ses qualités, n’est pas une vraie chanteuse de « spirituals » car elle a adopté la technique vocale en usage chez les blancs »[3].

Après sa tournée française, Mahalia Jackson poursuit par un séjour à Londres, où elle atterrit dans la nuit du 5 novembre 1952. Mais ses soucis de santé la rattrapent. Atteinte d’une pathologie cardiaque et inflammatoire (sarcoidose) et de douleurs abdominales qui la font beaucoup souffrir, elle devra écourter et mettre fin prématurément à sa tournée, et repartir aux Etats-Unis. Non sans avoir marqué les esprits, et excité l’imagination et la curiosité d’une presse française très impressionnée par la foi exprimée par la chanteuse.

A suivre…

[1] Le récit de la première tournée française de Mahalia Jackson est rapporté en détail dans Laurraine Goreau, Just Mahalia, Baby, The Mahalia Jackson Story, Pelican, 1984, p.162 à 165.

[2] Quant au concert à l’Olympia, il a lieu en 1961 (et non pas en 1952 comme indiqué dans le livre S.Fath, Gospel et francophonie; l’erreur -interpolation entre les concerts de la salle Pleyel et de l’Olympia- sera corrigée dans une prochaine édition du livre).

[3] Hugues Panassié, « Mahalia Jackson », journal du jazz, Paris Presse L’intransigeant, mercredi 12 novembre 1952, p.2

 

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