Médias audiovisuels français et Afrique francophone, le défi des programmes

Médias audiovisuels français et Afrique francophone, le défi des programmes

Avec l'affirmation croissante de ses classes moyennes, l'Afrique francophone intéresse de plus en plus investisseurs et médias.

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Publié le 1 avril 2016

Auteur : Sébastien Fath

Rien d’étonnant dès lors si Canal + entend élargir son impact en Afrique de l’Ouest. La chaîne privée française Canal +, propriété de Vincent Bolloré, est déjà présente via Canal + Afrique, avec deux millions d’abonnés[1]. D’autres chaînes basées en France sont confrontées aussi aux mêmes enjeux : proposer des bouquets TNT pertinents, mais aussi des programmes séduisants pour les publics africains.

Pour ces nouveaux programmes à inventer, dans le but d’élargir les abonnés au-delà des classes moyennes supérieures européanisées d’Afrique de l’Ouest, le premier défi est celui du casting. Autour de la cérémonie des César 2016, qui récompense le cinéma français, on s’est vanté d’avoir su éviter le scandale qui a entouré la cérémonie des Oscars 2016 aux Etats-Unis, où les « minorités » apparaissaient scandaleusement sous-représentées. Pourtant, il n’est pas certain que les Français aient de quoi pavoiser en matière de représentativité de leur population réelle au cinéma. La sur-représentation d’actrices et d’acteurs blancs dans le cinéma français reste flagrante. Les artistes pudiquement présentés comme « issus de la diversité » restent rares à occuper les devants de la scène, une fois mis de côté quelques figures de proues comme Omar Sy. Pour séduire, dans la durée, de nouveaux publics africains, les productions ad hoc envisagées par les chaînes basées en France sauront-elles massivement renouveler leur casting ?

Le second défi est celui des contenus. Interrogée l’automne dernier dans la médiathèque du centre culturel Georges Méliès de Ouagadougou, au rayon « presse française », une étudiante burkinabè francophone, nommée Thérèse, me faisait remarquer, en décembre 2015 : « nous on ne comprend pas trop les films français. On préfère la cinéma américain. » Cette jeune-femme francophone aurait pourtant pu, suivant des logiques d’affinité linguistique, voire culturelle, porter sa préférence sur la France… Pourquoi ce malaise ? La réponse cingla, en deux temps : « les films français ne me parlent pas, c’est embrouillé », et « ils ne racontent pas souvent de belles histoires ». En d’autres termes, le cinéma français aurait-il une fâcheuse tendance, dans ses sources d’inspiration, à se replier sur une micro-société parisienne dont les codes, les éléments de langage et les modes de vie ne permettent guère l’identification pour des publics d’autres horizons ? S’ajoutant à des procédés narratifs parfois déroutants, ils désorientent, quand l’efficacité du story-telling hollywoodien fédère.

Pourtant mieux doté financièrement que les cinéma britannique ou belge, le cinéma français resterait trop prisonnier d’un milieu arty, privilégié et en circuit fermé, déconnecté des réalités populaires. La France n’a ni Ken Loach (cinéma réaliste britannique), ni frères Dardenne (cinéma réaliste belge). Quant à sa télévision, elle propose comparativement bien moins de soap operas populaires (mini-série de longue durée) que la télévision britannique. À quand un soap opera situé dans les quartiers populaires et multiculturels de Seine-Saint-Denis (93) ? Canal + et ses émules ne saurait entraîner l’adhésion de larges publics africains francophones sans une réflexion sans concessions sur les contenus sociaux des programmes, par un effort voué à mieux articuler société réelle et fiction représentée à l’écran.

Enfin, un troisième défi, et non le moindre, est représenté par la religion. La très grande majorité des publics africains rejettent une vision athée ou agnostique du monde, une société sans dieux, déesses et prières. Le « cœur de cible » des chaînes hexagonales, à savoir la population française, l’une des plus sécularisée du monde, ne saurait guère être plus éloigné, de ce point de vue, d’un public ivoirien, congolais ou burkinabè. De Ouagadougou à Kinshasa, de Yaoundé à Cotonou, les chaînes de télévision  et les radios religieuses battent leur plein, rassemblent les foules, passionnent les foyers. Côté protestant, on ne compte plus les chaînes évangéliques, pentecôtistes, prophétiques, porte-voix de ces « nouveaux christianismes africains » en plein essor. Au Burkina Faso, ImpactTv, chaîne développée par le Centre International d’Évangélisation, diffuse ainsi largement au-delà des publics chrétiens du Burkina Faso. Par ailleurs, les abondantes productions de « Nollywood » (studios de télévision du Nigéria) et du Ghana, doublées en français, inondent l’Afrique de l’Ouest de programmes où séculier et religieux s’entremêlent. Pasteurs, prophètes, chanteurs et chanteuses Gospel constituent des figures d’identification de choix dans les scénarii interprétés à l’écran. Une chaîne comme Canal +, dont l’image d’origine est liée à un certain type de public qui se veut émancipé, sécularisé, parfois libertaire, est-elle en mesure de s’adapter à cette demande de religion, de prière, de spiritualité, de religiosité populaire ? Une chose est sûre : l’époque où les médias et éditeurs de contenus d’Europe transposaient sans grande réflexion leurs contenus vers l’Afrique est bien révolue.

« Les Afriques indociles »[2], jeunes, religieuses et entreprenantes de ce début de XXIe siècle n’ont plus grand chose à voir avec les vieux clichés du colonisé qui absorbe l’enseignement et l’imagier reçus des blancs. Pour « pénétrer ce marché » des médias audiovisuels africains d’aujourd’hui, partenariats, créations originales, castings et scénarii repensés ne sont pas optionnels, sur fond de concurrence avec les chaînes panafricaines émergentes, pour et par les Africains, promises à un bel avenir.

[1] Amaury de Rochegonde, « Quand Canal + se développe avec l’Afrique », Rfi, 16 janvier 2016 (http://www.rfi.fr/).

[2] Achille Mmembe, Afriques indociles, Christianisme, pouvoir et Etat en société post-coloniale, Paris, Khartala, 1988.

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