Protestantisme en Haïti (4/4) : le rôle majeur de la diaspora

Protestantisme en Haïti (4/4) : le rôle majeur de la diaspora

Le protestantisme en Haïti ne serait pas ce qu'il est sans une diaspora de plus de 4 millions de Haïtiens !

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Publié le 15 juillet 2016

Auteur : Sébastien Fath

Au-delà des matrices évangéliques, pentecôtistes, revivalistes, les milieux protestants haïtiens sont aussi alimentés, dans une proportion bien plus réduite, par la mouvance luthéro-réformée. Mais s’il fallait discerner une troisième grande dynamique de mobilisation, c’est plutôt au sein de la très vaste diaspora haïtienne qu’il faut la trouver. Majoritairement francophones, nombre de ces expatriés haïtiens se rattachent aux Églises qui composent le kaléidoscope protestant.

Les Eglises protestantes haïtiennes fonctionnent plus que jamais en réseau. Elles ne sont nullement des « Eglises bocal », repliées sur l’île. Elles sont des « Eglises glocales », à la fois locales et globales. En France métropolitaine, au Québec, aux États-Unis, dans les Antilles françaises, dans de nombreux autres pays, les diasporas protestantes haïtiennes nourrissent aujourd’hui des « territoires circulatoires » (Alain Tarrius) qui contribuent au visage post-colonial d’Haïti et recomposent ses identités protestantes à partir de nouvelles synthèses (musique Gospel).

Un espace diasporique peuplé de plus de 4 millions de Haïtiens

Les dynamiques diasporiques haïtiennes se sont intensifiées depuis quelques années, en particulier à la suite du séisme de 2010. Elles sont portées par deux grandes vagues précédentes (1915-1935 et 1965-85) qui ont été étudiées en particulier par feu Georges Anglade[1]. En 2005, actualisant des travaux précédents, il évalue à 4 millions le volume démographique total de la diaspora, incluant en particulier 2,5 millions de Haïtiens expatriés aux Etats-Unis, 750.000 en République dominicaine, et 400.000 à Cuba. La France métropolitaine compterait à cette date environ 100.000 Haïtiens. Depuis ces évaluations, on peut faire l’hypothèse d’une dynamique à la hausse, sans se risquer à la chiffrer précisément. Cette matrice diasporique de plus de 4 millions de personnes réparties entre Amérique latine, Caraïbes, Amérique du Nord, Afrique et France regroupe plus d’un quart de la population haïtienne totale. Elle n’est pas une simple projection internationale d’un « Haïti en miniature », incluant de temps à autre l’identité protestante. Elle constitue aussi un creuset de recompositions multiples, marquées par l’influence des terres d’accueil.

Le creuset nord-américain anglophone

Le creuset nord-américain anglophone, étudié notamment dans le collectif dirigé par Richard Alba, Albert Raboteau et Josh DeWind[2], illustre une réalité première : les Haïtiens expatriés aux Etats-Unis et au Canada se sont majoritairement socialisés au sein du catholicisme nord-américain. L’Eglise catholique a fonctionné comme « institution transitionnelle ». Mais le caractère majoritairement protestant des sociétés états-uniennes et canadiennes a impacté l’itinéraire confessionnel des expatriés, nourrissant un réseau d’Églises haïtiennes alimentées en partie de nouveaux transfuges venus du catholicisme. En d’autres termes, l’expatriation massive de Haïtiens en Amérique du Nord a contribué au basculement d’une partie d’entre eux du catholicisme vers le protestantisme. Les médias numériques et satellites ont joué leur rôle. Elisabeth McAlister et Karen Richman mentionnent ainsi l’impact social du « vibrant circuit de musique Gospel à travers la diaspora haïtienne (nord-américaine). De nombreuses stations radios, comme la radio « Bonne Nouvelle », diffusent des programmes chrétiens en français et en créole, et on compte au moins quatre shows évangéliques haïtiens sur la télévision cablée »[3].

Le creuset de l’espace francophone

La matrice diasporique de l’espace francophone, plus réduite, n’en est pas moins caractérisée par un dynamisme considérable. Elle s’appuie en particulier sur les petites Antilles (plus de 200.000 Haïtiens en diaspora), sur le Québec et Montréal (plus de 250.000 Haïtiens en diaspora), la Guyane (plus de 50.000 Haïtiens en diaspora), et la France métropolitaine (plus de 100.000 Haïtiens). Elle nourrit des processus de créolisation (E. Glissant) et d’hybridation culturelle. Une figure comme la chanteuse Gospel Maggie Blanchard, native de Port-au-Prince et émigrée au Québec où elle enregistre à 16 ans son premier 45 tours, avant de débuter une carrière de chanteuse Gospel transatlantique, illustre l’impact et la transitivité de ce réseau diasporique haïtien en francophonie. Il est alimenté et porté aussi par des réseaux d’Églises. En France métropolitaine, à la suite d’un drame survenu à Pâques 2012, avec l’effondrement d’un plancher dans une Église haïtiennes de Stains (département de Seine-Saint-Denis), causant la mort de deux personnes dont une fillette de six ans, Emmanuel Toussaint, coauteur d’une synthèse sur les Églises protestantes haïtiennes[4], déclarait au journal La Croix : « On compte encore 30 % d’Églises libres, fondées par un pasteur autoproclamé qui, en arrivant en France, regroupe les Haïtiens originaires du même village que lui. Mais globalement, les évangéliques haïtiens sont de mieux en mieux intégrés », explique-t-il. Ainsi 70 % sont regroupés dans deux grandes fédérations, l’Union des Églises évangéliques haïtiennes, membre du Cnef, et l’Alliance des Églises protestantes des Haïtiens de France, proche de la Fédération protestante de France »[5]. Entre 12 et 17.000 fidèles exprimeraient aujourd’hui, en France métropolitaine, un protestantisme d’expression haïtienne, francophone et créolisé, 40 ans après la première implantation haïtienne (qui daterait de 1977, avec un premier lieu de culte au 44 rue des Chartres, à Paris).

 

[1] Georges Anglade, Atlas critique d’Haïti. Montréal: Centre de recherches Caraïbes, Université de Montréal, 1982, 80 pages, 18 cartes, mis à jour online pour 2005 sur le portail http://ile-en-ile.org/.

[2] Richard Alba, Albert Raboteau et Josh DeWind (dir.), Immigration and Religion in America : Comparative and Historical Perspectives, New York Universty Press, 2008.

[3] Elisabeth McAlister et Karen Richman, in Alba, Raboteau, De Wind, op. cit., p.344.

[4] Weibert Arthus et Emmanuel Toussaint, Radiographie de la communauté protestante haïtienne de France, Paris, Éditions de l’Alliance, 2008 (268p).

[5] Emmanuel Toussaint, cité dans Céline Hoyeau, « Les évangéliques haïtiens, une communauté en pleine expansion », La Croix, 10 avril 2012.

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