Quels liens entre francophonie et lusophonie ?

Quels liens entre francophonie et lusophonie ?

5 questions à Denise Goulart, chercheuse brésilienne installée en France. Elle évoque les liens entre francophonie et lusophonie, notamment sur l'action missionnaire en France et au Brésil.

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Publié le 1 janvier 2019

Auteur : Sébastien Fath

3e volet de notre série sur le Brésil.

Rattachée au laboratoire GSRL à Paris, Denise Goulart a consacré sa thèse de doctorat EPHE à une étude croisée de l’action missionnaire de « Jeunesse en Mission » en France et au Brésil. Dans un entretien à deux volets, elle nous offre un éclairage sur son parcours, son étude sur Jeunesse en Mission, et la comparaison franco-brésilienne.

Denise Goulart, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis Brésilienne, et je vis en France. J’ai grandi à la périphérie de São Paulo. C’est là que j’ai commencé mes études en sciences sociales à l’Universidade Estadual Paulista. Je me suis intéressée à l’étude des formes d’expression et d’engagement au sein des organisations religieuses. L’émergence des ministères parachurch (transversaux aux églises) a particulièrement attiré mon attention.  Cela a débouché sur un mémoire de master en anthropologie réalisé en partenariat avec l’Universidade de São Paulo – USP en 2010. L’étude portait sur les actions de l’organisation Youth With a Mission (Jeunesse en Mission) à São Paulo. À ce moment, je travaillais en tant que tutrice en sociologie et droits humains ainsi que chargée de projets sociaux pour le Ministère du Développement Social (MDS).

Avez poursuivi vos recherches par une thèse ?

Oui, mais pas tout de suite. Affectée à Brasília, j’ai travaillé pour l’UNESCO dans un service consacré aux personnes âgées. Ce nouvel emploi était tout à fait en relation avec l’étude du monde religieux. En effet, être en charge de l’accompagnement de la qualité des services fédéraux pour les organismes sociaux m’a montré qu’une partie de ces organismes partenaires de l’État, et financés par lui, étaient d’origine religieuse. De toutes confessions, mais surtout catholiques et protestants. J’ai ainsi repris le chemin académique pour mieux comprendre les enjeux du rôle de l’État dans les actions sociales et l’implication des organisations religieuses dans les sociétés, avec une perspective comparatiste. C’est dans ce contexte que je me suis installée en France, où j’ai pu effectuer  un master professionnel en Action Publique, Action Sociale à Nanterre Paris X en 2013, suivi d’un doctorat sous la direction de M. Jean-Paul Willaime à l’EPHE, soutenu en 2018[1].

Votre thèse compare l’œuvre de Jeunesse en Mission en France et au Brésil, entre francophonie et lusophonie. Quelles sont les principales différences ?

En France, l’implantation de l’organisation évangélique Jeunesse En Mission (JEM) s’est réalisée au moment des événements de mai 1968. Au Brésil, l’implantation s’est faite à partir de 1975, pendant la période de la dictature militaire et la grande crise économique vécue dans les années 1980, qui a touché aussi d’autres pays d’Amérique latine. Dans la plupart de ces pays, les années 1980 ont été synonymes de crise économique et d’augmentation des inégalités sociales. Au Brésil cela a été accompagné d’un exode rural très intense entre les années 1960 et 1980. Cet exode a contribué à l’augmentation du nombre des églises évangéliques.

J’ai essayé de comprendre comment une organisation telle que JEM, avec son origine américaine, tournée vers la jeunesse, se manifeste et se comporte sur deux terrains tellement riches socio-culturellement, quelles sont les stratégies d’évangélisation choisies et quels partenariats sont établis. Je précise que cette organisation est fortement missionnaire, prosélyte, d’origine pentecôtiste. Elle fait de l’action sociale, s’adapte au contexte laïque, mais sans perdre l’objectif d’évangélisation. En prenant en compte la position politique, économique et sociale, les groupes de JEM font l’effort de trouver le chemin le plus adapté pour contribuer à « l’offensive évangélique ». JEM tente de recréer des solidarités locales affaiblies par une situation économique et sociale dégradée. Ses groupes apportent des éléments que le Politique n’est pas toujours en mesure de combler. L’exemple le plus évident c’est la façon de concevoir des partenariats publics en relation avec le système de laïcité local.

Comment opère concrètement cette organisation ?

Elle fonctionne sur un modèle d’action basé sur le triptyque Evangélisme-Formation-Entraide. En France, la branche « entraide » est mise en place dans des actions très ponctuelles auprès des SDF. Le seul financement public direct reçu, a été octroyé par une Mairie pour une activité de présentation musicale sur la place publique. Cette activité a été mise sur le chapeau des activités de promotion du « Vivre ensemble », sans rapport direct avec la confession. Au Brésil, le financement des activités de JEM est beaucoup plus vaste. Cela va de la subvention de crèches et de centres de santé à des activités directement liées à l’Etat comme le service obligatoire de suivi des familles qui reçoivent l’allocation Bolsa Familia. Dans le cas de la France, c’est l’État qui joue le rôle principal de cette collaboration, en passant de la « logique de séparation » à celle de « reconnaissance » et d’ « intégration » par rapport à un rôle public qui peut être exercé par les religions.

Malgré le fait que la branche sociale soit plus développée au Brésil, elle est remarquée en France aussi. L’influence de JEM joue à travers les associations inspirées par ses activités et, plus récemment opère comme une ressource face à la « crise migratoire » actuelle. Au Brésil et en France, indépendamment du contexte social et religieux vécu, il est possible de décrire l’action standard mise en place par l’organisation : un sketch rigolo, un témoignage vivant et un appel percutant. Si cette scène-type est l’« ADN » de l’organisation, cela n’empêche pas que d’autres actions plus développées, telles que les cours et les écoles de formations décrites aient lieu. Cependant, quelle que soit l’ampleur des actions et les moyens matériels et financiers engagés, le but reste celui de faire vivre le protestantisme comme religion missionnaire.

Le Brésil et la France sont tous deux marqués par l’héritage catholique. Mais quels décalages observez-vous ?

Le Brésil n’a jamais été 100% catholique. Le processus de colonisation du Brésil, basé sur la coexistence des blancs, des indiens et des noirs, a permis, depuis la période coloniale, une certaine diversité de religions pratiquées dans le pays. Cependant, les religions des indiens et des noirs étaient en situation de petite minorité. C’était le cas aussi, plus tard, pour le protestantisme des immigrants allemands dans l’état du Rio Grande do Sul et du Espírito Santo, ainsi que les religions des immigrants japonais à São Paulo. Seule une petite partie de la population était concernée par ces religions. Tout cela a changé depuis 50 ans. La diversité est bien plus importante aujourd’hui, en particulier sous la poussée évangélique, même si le catholicisme reste majoritaire, avec 64,4% de la population.

La France a une histoire et une culture catholique, comme au Brésil. Mais les évolutions sont différentes. Au Brésil, le déclin du catholicisme ne s’est pas fait au profit de l’incroyance ou d’un affaiblissement du champ religieux.

Les citoyens brésiliens sont sous un ciel qui scintille d’étincelles religieuses, qu’ils soient croyants ou non. Cette religiosité est présente dans la pratique religieuse vécue en sa forme institutionnalisée ou personnelle, dans les médias sous toutes leurs formes, dans l’art, dans la musique manifestement religieuse ou non, dans les instances politiques et même plus subtilement présente dans le vocabulaire quotidien. Remplacer un « merci » par « que Dieu te paye », un « au revoir » par un « va avec Dieu » ou encore demander la bénédiction de la famille dépasse les murs des centres cultuels et des familles religieuses. Avec l’ascension du nombre d’églises pentecôtistes, il est possible d’entendre désormais des expressions évangéliques très populaires tels que « c’est lié ! (tá amarrado !) », utilisée pour refuser quelque chose de mauvais qui peut arriver. Les Brésiliens sont en général sensiblement religieux, et cela se reflète dans leur vie quotidienne, dans la capacité d’expression de multiples formes de foi religieuse, de sorte que leurs comportements et leurs croyances religieuses constituent une partie fondamentale de l’ethos de la culture brésilienne.

[1] Denise Goulart, « Les enjeux socio-politiques de l’action sociale et humanitaire dans la sphère religieuse: L’Agence Youth with a Mission en France et au Brésil», Paris, thèse de doctorat EPHE 2018 (sous la dir. de Jean-Paul Willaime).

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