Sacré et quête de sens en RDC

Les mutations religieuses en Afrique, notamment en République Démocratique du Congo, avec une analyse des recherches du sociologue Gaston Mwene Batende, professeur à l'Université de Kinshasa.

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Publié le 12 avril 2016

Auteur : Sébastien Fath

Docteur en sociologie de l’Université de Louvain (Belgique), Gaston Mwene Batende est professeur à l’Université de Kinshasa (UniKin), capitale de la République Démocratique du Congo. Président de l’Observatoire des Religions en RDC mis en place depuis 2013, il est l’un des meilleurs spécialistes des mutations religieuses en Afrique de l’Ouest. Il observe depuis longtemps les nouvelles Églises prophétiques, issues du protestantisme évangélique, qui prolifèrent aujourd’hui dans la mégapole kinoise. Son principal ouvrage est Le sacré et la quête de sens.  Sociologie des “religions nouvelles” en Afrique noire christianisée (Kinshasa, éd. Kimbanguistes, 2010). En 232 pages, on découvre un précieux condensé de ses recherches.

RDC : “surchristianisation”, nouvelles églises et “sectes”

Dans une première partie générale, il revient sur “l’institution religieuse vue sous l’angle sociologique” (p.19 à 50). Resserrant peu à peu la focale sur Kinshasa, il observe que “dans les années de la vache grasse en République Démocratique du Congo, les frontons des édifices à caractère socio-économique portaient des messages scriptovisuels profanes, tels que pharmacie Tata Mapasa” (p.45). Mais depuis trente ans, la publicité s’est emparée de slogans religieux, témoignant d’une forme de “sur-christianisation” (p.47) liée à un contexte de déploiement de nombreuses Églises nouvelles. L’auteur revient sur ces dernières dans une ample seconde partie, intitulée “Les sectes ou nouveaux mouvements religieux : un signe des temps ? Essai de lecture sociologique des ‘religions nouvelles’ issues du christianisme” (p. 51 à 206). S’appuyant sur la sociologie des religions de Jean Séguy, l’auteur commence par rappeler que la définition de la “secte” ne correspond pas à celle des journalistes. Elle renvoie à une forme d’organisation fondée sur l’intensité, l’adhésion personnelle, la dynamique communautaire et associative, et la contestation de l’ordre social dominant. En ce sens, le paysage religieux kinois est marqué par une forte croissance de mouvements plus proches du “type secte” que du “type Église”. Comment repérer ces communautés ? D’autant que “le défi qu’elles lancent à la statistique, par leur caractère fluctuant, est loin d’être relevé” (p. 61).

Se concentrant sur les mouvements d’origine chrétienne, l’auteur propose une typologie fort opportune. Il distingue d’abord des groupes “nativistes” et “revivalistes”, fondés sur la réactualisation des origines (1). Il repère ensuite les courants pentecôtistes, focalisés sur les miracles opérés par le Saint-Esprit (2). Le prophétisme constitue un troisième courant, tourné vers une économie oraculaire nourrie de visions (3). Les mouvements messianiques (4) et le courant millénariste (5) complètent le tableau, parachevé par les mouvements syncrétiques ou syncrétistes (6) qui fusionnent des éléments empruntés à diverses traditions.

Un atout des Églises de guérison : rechercher la cause du Mal

Au travers du terrain kimbanguiste, l’auteur souligne, dans le chapitre 3 de la Partie II, qu’une partie de ces mouvements doit se comprendre dans une perspective post-coloniale. Les adeptes du Simon Kimbangu ont abandonné les églises des missions, les entreprises coloniales, “pour aller entendre la voix du prophète kongo, leur frère de race, considéré par eux, comme l’envoyé spécial de Jésus-Christ sur le terre, en vue de les libérer de toutes les contraintes” (p.86). Le Kimbanguisme apparaît ainsi comme un des premiers grands mouvements nationalistes congolais. Il souligne par ailleurs que l’offre de guérison des nouvelles Églises marque en creux l’échec de la médecine moderne, qui réside, “entre autres, dans le fait qu’elle ne recherche pas la cause de la maladie et les mobiles qui ont amené cette cause à agir”. Or, “l’étiologie demeure la phase déterminante dans le processus thérapeutique des prophètes-guérisseurs” (p.101). D’où vient la source du mal ?

Dans cette recherche des causes, le rôle de la Bible est important. Elle est lue, citée, utilisée, rappelant l’importance de la matrice protestante : “la médecine des prophètes, dans sa prise en charge du patient tout entier”, est “accompagnée des prières et des lectures bibliques, c’est-à-dire qu’elle puise une grande partie de ses procédés thérapeutiques dans la religion” (p.105). On retrouve cette fonction du référentiel biblique dans le chapitre 5 de la Partie II, consacré aux messianismes : “durant la colonisation, les membres des communautés messianiques recherchèrent l’explication de leur situation historique malheureuse dans des textes bibliques. Ils s’identifièrent rapidement aux personnages opprimés de la Bible (Caïn, etc.), et établirent immédiatement une analogie des effets, alors que les opprimés de l’Ancien Testament ne sont pas les mêmes que ceux de la colonisation et que l’origine de l’oppression n’est pas la même. La colonisation leur est apparue tout simplement comme une concrétisation du message biblique” (p. 133-134).

Après une étude de cas sur l’Église Nationale du Saint Esprit (p.141 à 161), l’auteur insiste, dans le chapitre 7, sur l’importance des communautés utopiques mises en place par les Églises messianiques, en tant que “structures qui manquent dans les sociétés globales post-coloniales”, (p.169), à l’image du village de Nkamba, chez les Kimbanguistes, mais aussi les “Nazareth”, “Sion”, “Nouvelle Jérusalem”, “Bethleem” créés ici et là. “Face à la désagrégation progressive de leurs sociétés d’origine, les fidèles re-créent leur unité socio-culturelle en reconstruisant les anciennes formes mieux assimilées avec des nouveaux éléments. Les assemblées prophétiques deviennent, de ce fait, des lieux de réactualisation des anciennes solidarités claniques et des anciens rapports communautaires qui se concrétisent dans de nouvelles formes de solidarité et de réciprocité” (p.172).

Semeurs paupérisés, moissonneurs enrichis

Reste que si les nouvelles communautés se proposent de “reconstruire une société idéale” (p.185), non sans certains croisements avec les problématiques du développement, il faut aussi regarder en face leurs dérives, notamment en matière financière. Au sein des Églises de Réveil qui pullulent à Kinshasa, Gaston Mwene Batende observe, dans le chapitre 9, une “paupérisation des adeptes à Kinshasa” (p.191). Appuyées sur une prédication nourrie par la Bible, les Églises de Réveil prêchent un salut intégral, à la fois physique, moral, social, spirituel, sur la base d’un encadrement intensif qui peut conduire à des dérives et des processus d’aliénation du libre arbitre. Les conséquences, en particulier en matière financière, peuvent être sévères. “Des leaders spirituels malins, profitant de l’opportunité offerte par cette quête effrénée du Divin et mus par l’appât du gain, ont vite fondé des Églises pour le gain matériel. Dans cette optique, en leur qualité de “serviteur de Dieu”, ils ne doivent rien manquer dans l’exercice de leurs ministères. Certains parmi eux sont devenus des hommes d’affaire, d’autres sont passés dans l’escroquerie” (p.203), en s’appuyant sur des stratégies énonciatives visant à maximiser les recettes des offrandes et des dîmes. Le résultat ? Les “semeurs” (les fidèles) se paupérisent, tandis que les “moissonneurs” (pasteurs) s’enrichissent.

Le professeur Mwene Batende conclut cette passionnante étude, nourrie d’une riche bibliographie, en rappelant que les “nouvelles Églises”, en dépit de leurs dérives, tentent de répondre à des besoins spirituels et socio-religieux que les grandes Églises héritées de la colonisation ne parviennent pas à couvrir. Ce faisant, elles interpellent les sociétés francophones dans lesquelles elles se développent, mais au-delà, questionnent aussi “le christianisme venu d’Occident” (p.209).

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