Le visage, entre esthétique et éthique : une lecture philosophique

Dans cette seconde émission, Françoise Gernot poursuit sa réflexion sur l’approche du visage, en revenant sur deux grandes manières de penser ce thème : l’une esthétique, l’autre éthique. Deux traditions philosophiques qui, loin de s’opposer frontalement, dessinent des rapports profondément différents à autrui.

Le visage comme forme esthétique

La première émission s’ouvrait sur un texte du sociologue Georg Simmel, consacré à la spécificité du visage et à sa possible reproduction dans l’art du portrait. Simmel s’interroge sur la manière dont les traits du visage, dans leur composition singulière, peuvent devenir le schème d’une œuvre picturale.

Cette approche trouve une illustration particulièrement frappante dans les portraits du Fayoum, réalisés dans les premiers siècles de notre ère en Égypte. Peints à l’encaustique, ces visages frappent par leur intensité mimétique, leur richesse chromatique et leur capacité à produire un véritable effet de réalité. Pour Françoise Gernaud, ces portraits sont émouvants parce qu’ils donnent le sentiment d’une proximité immédiate avec des individus pourtant disparus depuis des siècles.

Le tournant éthique chez Emmanuel Levinas

La seconde émission déplace radicalement le regard. L’approche esthétique du visage est mise en tension avec l’approche éthique développée par le philosophe Emmanuel Levinas, notamment dans Totalité et Infini. Chez Levinas, le visage n’est pas une forme à contempler, ni une image à saisir, mais une épiphanie, une apparition qui interpelle et oblige.

Héritier de la phénoménologie, Levinas analyse la relation à autrui comme une relation irréductible à la connaissance ou à la possession. L’autre n’est jamais un « autre moi-même », mais une altérité absolue. Le visage d’autrui résiste à toute prise, à tout pouvoir, et introduit une dimension éthique fondamentale.

Le visage et l’interdit du meurtre

Cette résistance du visage conduit Levinas à une thèse radicale : le visage porte en lui une injonction première, antérieure à toute norme morale. Cette injonction est formulée dans le commandement biblique : « Tu ne tueras pas ». Le visage ne s’oppose pas par la force, mais par l’infini de sa transcendance. Il met en échec le pouvoir même de pouvoir.

Levinas écrit dans le contexte historique de la Shoah, qui a marqué profondément sa pensée. Le surgissement du visage est indissociable de la possibilité du meurtre, non comme domination, mais comme anéantissement de l’autre.

Image, art et controverse

Enfin, Françoise Gernot ouvre une discussion critique. Levinas se montre profondément méfiant envers l’image et la représentation artistique, qu’il accuse de figer et d’appauvrir la profondeur du visage. Une position qui entre en tension avec l’expérience esthétique des portraits du Fayoum, perçus ici comme capables, malgré tout, de faire survivre une individualité et un regard.

Cette confrontation entre éthique du visage et esthétique du portrait invite ainsi à repenser notre rapport à l’autre, entre apparition, responsabilité et représentation.

Retrouvez la première partie de cette émission :

Françoise Gernot a choisi d’articuler les analyses de deux auteurs sur le thème du visage, Georg Simmel pour « Esthétique du visage » en 1901 et Emmanuel Levinas pour sa thèse  » Totalité et infini » 1961. Comme des méditations sur l’approche du visage, la rencontre de l’autre et les dimensions esthétiques ou éthiques qui en découlent. Quid du regard, de la parole, du reste du corps , de l’âme…. Levinas était très méfiant sur l’art du portrait, Jean Claude Bailly au contraire y voyait le reflet de l’âme et les portraits du Fayoum illustrent cette approche.

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