Après le naufrage de son navire, Émilien échoue sur une île luxuriante, en compagnie d’une vieille esclave, Prudence. Quelle chance pour le négrier. Sauf que cet éden tropical foisonne d’une végétation étrange… et qu’il est peuplé d’une tribu de géantes ! Entre « Voyages de Gulliver » modernisés et histoire survivaliste merveilleuse, ces « Récits du naufrage de la Belle Héloïse » par Tehem sont une fable parfois cruelle, souvent drôle et toujours juste sur la rencontre et la vie avec l’autre.

Les grandes personnes de Tehem : une fable philosophique sur la vérité et la grandeur

Avec Les grandes personnes. Récit du naufrage de la Belle Héloïse, publié chez Dargaud, Tehem propose une fable à ancrage historique, mais entièrement fictionnelle. L’auteur, connu pour ses chroniques réunionnaises (Malika Secouss, Piments Zoiseaux, 20 décembre), poursuit ici son exploration des héritages coloniaux et des rapports de domination, dans un registre à la fois ironique et philosophique.

Un naufrage et quatre vérités

L’album adopte une structure narrative proche de Rashōmon, célèbre film de Akira Kurosawa, où un même événement est raconté selon plusieurs points de vue. Ici, le naufrage du navire La Belle Héloïse est revisité par quatre protagonistes.

Le personnage central, Émilien de Tercourt de Barzavet, aristocrate et négrier, fait route précipitamment vers son épouse malgré une météo menaçante. Le navire sombre. Rescapé avec son esclave Prudence, il échoue sur une île peuplée de géants. Inversion évidente des Voyages de Gulliver : le maître devient minuscule, dépendant, vulnérable.

Chaque récit éclaire différemment les faits. Le lecteur, progressivement, dispose d’un « coup d’avance » sur les personnages. La vérité apparaît mouvante, fragmentée, jamais totalement stable.

Domination, esclavage et renversement

À travers cette robinsonnade inversée, Tehem aborde frontalement la question de l’esclavage. Émilien incarne l’arrogance coloniale tandis que Prudence, son esclave méprisée, révèle au contraire intelligence, pragmatisme et humanité.

Le contraste est central : celui qui se pense « grand » dépend de celle qu’il considère inférieure. Sur l’île, les hiérarchies vacillent. Les géants eux-mêmes sont traversés par des conflits internes, rappelant que toute domination est relative.

Qui sont les « grandes personnes » ?

Le titre fonctionne à plusieurs niveaux. Être « grand » ne renvoie ni à la taille ni au statut social, mais à une maturité morale. Les véritables grandes personnes sont celles qui acceptent l’altérité, qui apprennent de l’épreuve, qui renoncent à la prétention.

Un dessin entre douceur et gravité

Le trait de Tehem, à la fois précis et légèrement crayonné, mêle potentiel comique et profondeur. L’ironie n’y devient jamais sarcasme. Cette douceur graphique contraste avec la dureté des thèmes abordés : esclavage, pouvoir, violence, héritage historique.

Au final, Les grandes personnes est un conte philosophique accessible à plusieurs niveaux de lecture. Derrière le récit d’aventure, il interroge notre rapport à la vérité, à la mémoire et à la responsabilité.

Une chronique de Radio Semnoz.