Par Claude Dargent, professeur à l’université Paris VIII, chercheur au CRESPPA, associé au CEVIPOF

Pour répondre à la question, j’ai analysé une enquête à grande échelle sur les opinions et valeurs des Européens (1). L’enquête a été réalisée dans l’ensemble de l’Europe. Sur les quelque 55 000 personnes interrogées, 9 % se déclarent protestantes (2). La première question qui nous intéresse ici porte sur les valeurs qu’il est nécessaire de promouvoir dans l’éducation. L’enquête en cite cinq, parmi lesquelles la générosité. Or, les protestants ne se distinguent pas significativement de l’ensemble des Européens : 24 % jugent nécessaire de l’encourager chez les enfants contre 23 % dans l’ensemble de la population européenne. Cette appartenance religieuse est-elle donc sans effet dans ce domaine ? On va voir que d’autres questions posées contrebalancent très largement ce premier résultat.

Le don du temps, une inclination protestante

À la question : « Avez-vous accompli du travail bénévole pendant les six derniers mois ? », la singularité protestante s’affirme. Parmi les Européens, 19 % répondent par l’affirmative, mais 36 % chez les seuls protestants. Il y a donc très clairement dans l’ensemble de l’Europe une prédisposition plus forte des protestants à donner de leur temps (3). Or, donner de son temps peut être considéré comme un acte manifeste de générosité. Au demeurant, ce travail bénévole se réalise dans les associations. Et, là encore, les protestants se distinguent clairement des autres groupes religieux puisqu’ils sont 85 % à appartenir à au moins une association contre 44 % des Européens en général. Ce qu’on peut appeler un « associationnisme » protestant constitue donc une réalité dans l’Europe d’aujourd’hui. On pourrait objecter que les associations n’entrent pas forcément dans le cadre de la générosité : tout dépend de leur objet. Mais si les protestants sont sur-représentés dans les associations sportives et culturelles, ils le sont également dans celles dont l’action est humanitaire ou caritative. En moyenne, 8 % des Européens sont membres d’une association humanitaire ou caritative. Ce taux monte à 18 % chez les protestants. Il existe donc une propension associative, et particulièrement associative caritative, des protestants européens.

Altruisme, confiance, lien social

Cette générosité des protestants est probablement à mettre en lien avec leur intérêt pour les conditions de vie de l’humanité tout entière. Ainsi, si 28 % des Européens se sentent concernés par le sujet, c’est le cas de 40 % des protestants. La question de la confiance vis-à-vis d’autrui est une autre piste. À la question : « D’une manière générale, diriez-vous qu’on peut faire confiance à la plupart des gens ou qu’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres ? », les réponses montrent une singularité protestante : si 33 % des Européens pensent qu’on peut faire confiance aux autres, ce taux monte à 55 % chez les protestants (4). Il y a donc une forme particulière de lien social propre au protestantisme, en comparaison des autres choix religieux possibles. Les protestants ont un rapport distinct à la société, qui s’exprime notamment par des actions associatives et du travail bénévole. Cette enquête conduit indubitablement à parler d’une générosité plus élevée liée à l’appartenance au protestantisme en
Europe.

(1) Les enquêtes European Values Study (EVS) existent depuis 1981 et constituent le programme de recherche le plus complet sur l’évolution des valeurs. La dernière vague d’enquête a été conduite en 2018 dans trente-huit pays européens auprès de 55 000 participants.
(2) 27 % se déclarent catholiques, 1 % évangéliques, 5 % musulmans, 17 % orthodoxes, 3 % d’autres religions et 37 % sans religion.
(3) Au cours des six derniers mois, 20 % des catholiques avaient accompli un travail bénévole, 16 % des musulmans, 14 % des orthodoxes, 20 % des personnes d’autres religions et 17 % des personnes sans religion.
(4) 31 % des catholiques pensent que l’on peut faire confiance aux autres, 28 % des musulmans, 23 % des orthodoxes, 40 % des personnes d’autres religions et 3 % des personnes sans religion.
(5) Centre de recherches politique de Sciences Po