Son père était protestant, ingénieur et féru d’histoire médiévale ; on récitait la chronologie des rois de France à la maison. Sa mère, catholique, fut excommuniée pour pouvoir se marier au temple et en a été très affectée. Valentine Zuber est historienne, passionnée de laïcité et de droits humains. Ceci explique cela.
Après un cursus classique, prépa-université-agrégation, et une brève expérience de prof dans un collège de banlieue, Valentine Zuber soutient une thèse sur les conflits de la tolérance aux XIXe et XXe siècles et les commémorations de Michel Servet : le médecin, victime de l’intolérance religieuse et considéré comme hérétique à la fois par les catholiques et les protestants, fut condamné au bûcher en 1553.
Très vite, Valentine Zuber s’intéresse à la laïcité, une manière de « gérer les conflits politico-religieux perpétuels en France ». Le glissement se fait naturellement de la laïcité aux droits humains.
Une habilitation à diriger des recherches en poche, Valentine Zuber obtient un poste de directrice d’études à l’École pratique des hautes études. Titulaire d’une chaire « Religions et relations internationales », elle travaille depuis une douzaine d’années sur les laïcités dans le monde et les résistances à l’application des droits humains (1). Car il n’y a pas une, mais des laïcités et le modèle français n’est pas le nec plus ultra, affirme l’historienne, au risque d’agacer : « On a tendance à penser que notre laïcité est absolument parfaite et qu’il faudrait donc que les autres l’adoptent. Or, ce n’est pas du tout le ressenti des autres États de droit. »
La laïcité s’exprime à travers une incarnation juridique qui diffère selon les pays. La laïcité française (2) est de type séparatiste (3) même si, note Valentine Zuber, un brin désabusée, l’État français subventionne les écoles religieuses. Il existe d’autres formes de laïcité dans lesquelles l’État n’est pas totalement neutre, mais demeure équitable envers toutes les convictions, comme on le voit à travers les différentes laïcités de reconnaissance (4). Et puis il y a des pays qui ne sont pas laïcs mais restent libéraux, à l’instar du Danemark. Valentine Zuber souligne qu’en marge de l’aspect juridique et constitutionnel de la laïcité, les sociétés en France et en Europe se déprennent massivement du religieux. L’indifférence va grandissant. Cette sécularisation reste cependant une exception européenne.
Le principe de laïcité permet l’exercice à la fois de la liberté de conscience des individus et de la liberté d’expression de leur conviction religieuse dans l’espace public.
La conjonction des deux est essentielle, assure Valentine Zuber, elle est « la matrice de ces droits et libertés dans un espace libéral ; la laïcité ne peut pas se résumer à un règlement intérieur visant à dire quelle est la bonne religion et la bonne manière de pratiquer sa religion ». Et la professeure de réprouver une certaine philosophie qui, depuis les années 2000, impose aux religions de se modérer à la fois dans leur expression et leur prise de position publique.
C’est pour répondre aux questions récurrentes posées dans le débat public, dénoncer les ingérences de l’État dans l’organisation sociale, lutter contre les idées reçues, développer l’esprit critique, que Valentine Zuber et ses collègues ont créé la Vigie de la laïcité en 20215. L’association de veille et d’expertise diffuse le savoir quand le principe de laïcité est mal interprété, y compris par les pouvoirs publics qui l’érigent parfois en valeur de la République. La laïcité n’est pas une valeur, mais un principe, un acquis majeur de notre société qu’il faut absolument sauvegarder, un rempart contre les haines qui affectent les minorités religieuses, martèle la protestante. C’est le combat de sa vie. Et un apostolat.
