Par Nadine Davous, médecin des hôpitaux, coordinatrice d’un espace éthique hospitalier
La loi du talion, « œil pour œil, dent pour dent », n’est pas un code de vengeance mais plutôt l’ajustement équitable d’une peine, proportionnelle au délit et adaptée au statut social du forfaiteur. Le Code d’Hammourabi, écrit dans la Mésopotamie antique vers 1800 av. J.-C., en fait déjà un pilier de la paix sociale. Le Premier Testament et le Coran s’en sont inspirés pour réguler la vie en société, mais le Christ nous a appelés à la dépasser au profit d’une loi d’amour (2) envers le prochain, fût-il notre ennemi, en réponse à l’amour premier et à la grâce de Dieu. Les œuvres et mouvements de la Fédération de l’Entraide Protestante sont inspirés de cette spiritualité du donner-recevoir, mais serait-elle l’apanage du christianisme ? En aucun cas. Le don, quelle que soit sa forme, est transculturel et transreligieux, avec toutefois des nuances selon la relation donneur-receveur, le lien communautaire ou le rapport au divin.
Dans les cultures hindouiste et bouddhiste
Dans la plupart des sociétés ancestrales, très hiérarchisées, dont fait encore partie la culture hindouiste des castes, le don a une valeur politique : il affirme une supériorité du donateur sur une caste inférieure – le donateur fait des bénéficiaires ses obligés –, mais assure aussi sa prospérité et son confort spirituel : le don libère du mal, du péché, ou de ce qui pourrait être néfaste au donateur (à l’heure d’un mariage, d’une naissance, des récoltes, de funérailles…). Dans ces conditions, le don apparaît risqué pour celui qui le reçoit. Il fait écho à notre dicton : « Charité bien ordonnée commence par soi-même. »
Dans la culture bouddhiste, le don-charité (nourriture ou dons non matériels comme l’enseignement, la protection, l’amour…) est intimement lié à la vie quotidienne. À la fois devoir sociétal de solidarité et de compassion envers les nécessiteux, et devoir religieux (c’est un des six paramitas (3) ou moyens de purification et de croissance spirituelle), le don génère un contre-don sous forme de mérite, de bon karma… Le nécessiteux rend ainsi service au riche.
Côté islam
L’islam fait du don-charité un des devoirs religieux du musulman : la zakât est un des cinq piliers de l’islam. Sorte d’impôt plutôt que don, son montant est codifié en fonction des ressources et sa fonction est sociétale. La zakât est une action communautaire de générosité et de solidarité ; elle n’attend rien en retour et est destinée aux nécessiteux comme aux convertis et aux voyageurs. La discrétion, le respect de la dignité et la non-humiliation de celui à qui elle s’adresse sont de mise. Dans notre État laïc avec son système de protection sociale, la zakât a surtout une fonction spirituelle : se déprendre de ses biens pour les remettre à Dieu en reconnaissance de la vie donnée et se purifier de ses péchés dans la crainte de la colère de Dieu : sa bénédiction est le don attendu en retour, une sorte d’assurance pour l’au-delà (4). Dans l’islam, transmettre son savoir, conseiller avec sincérité, aider son prochain ou simplement le saluer sont aussi considérés comme des dons-actes de piété…
En fin de compte, donner (un coup de main, du temps, de l’affection, de l’argent, une expertise…) et recevoir (un regard, un sourire, un remerciement…) pourrait bien être un fondement du vivre-ensemble.
