« En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Matthieu 25.40) Cette phrase est prononcée par le Christ dans l’Évangile de Matthieu, dans une parabole évoquant le Jugement dernier, la séparation entre ceux qui ont été charitables et ceux qui ne l’ont pas été. Le critère de ce jugement est donc clairement l’amour du prochain.
Une relation avec l’autre, une communion avec Dieu
Jésus énonce ce qui pourrait être une vérité universelle : la dignité de l’homme ne dépend ni de son pouvoir, ni de sa richesse, ni de sa réussite sociale mais de son être même. Le plus petit n’est pas défini par son manque mais par sa valeur intrinsèque. Le « petit » semble revêtir un seul visage : celui du Christ. Et la formule « c’est à moi que vous l’avez fait » étonne les auditeurs de Jésus car elle introduit une dimension transcendante. En agissant pour l’autre, nous sortons de la simple relation sociale ou morale pour entrer dans une relation de communion avec Dieu.
L’autre n’est pas seulement un semblable, il est le lieu d’une rencontre avec le divin. Le geste charitable
devient plus qu’une aide : il est reconnaissance de la sacralité de l’autre. Ainsi l’Évangile de Matthieu, dans ce passage, ne propose pas seulement une éthique de l’action mais une métaphysique de la rencontre :
voir en chaque visage le mystère d’une présence qui nous dépasse.
La charité devient l’expression la plus haute de la dignité humaine ; en chaque homme et chaque femme nous découvrons une trace de l’infini. Jésus ne dit pas cela pour que le croyant agisse par intérêt, en ayant conscience qu’aider le Christ lui-même, c’est mieux que d’aider un furtif inconnu qui traverse sa vie. Il dit que, lorsque l’on tend la main, quand on écoute, quand on console, on ne fait pas qu’accomplir un geste humain mais on introduit l’éternité dans le présent.
Nous sommes Christ pour notre prochain
Les théologiens protestants et principalement l’initiateur de la Réforme, Martin Luther, découvrent, en lisant l’épître de Paul aux Romains, que la charité n’est pas une œuvre qui « mérite » le salut mais le fruit de la grâce déjà reçue. Le prochain est porteur d’une grâce plus grande que celle que les yeux humains peuvent mesurer. Le raisonnement inverse est également vrai et Luther insiste pour dire que le chrétien est « Christ pour son prochain » et qu’il est appelé à manifester l’amour gratuit de Dieu en prenant soin de l’autre.
Dans cette adresse du Christ se joue la différence entre l’action par impératif moral, le « tu dois », et l’action comme réponse libre à un amour qui me précède.
La charité, si elle répond à une obligation, se transformera vite en un devoir froid et engendrera une culpabilité qui desséchera l’élan du cœur. La loi commande : « Tu dois aimer » ; l’Évangile affirme : « Tu es aimé, donc tu peux aimer. » Les Églises devraient s’interdire de faire de la morale et travailler à bannir de leurs sermons les « tu dois » et les « il faut ». Transformer les « tu dois » en « tu peux » implique que l’on donne aux chrétiens ou aux chercheurs de Dieu des raisons de croire en son amour. Nous voudrions aimer non pas parce que nous sommes obligés de le faire, mais parce que nous sommes saisis et transformés par une grâce qui dépasse toute contrainte.
Beaucoup de maîtres spirituels avancent que la source de la charité, ce n’est pas la volonté mais la gratitude. La volonté discipline mais la gratitude libère.
