« Que les pauvres nous pardonnent le pain que nous leur donnons… » Cette prière que l’on prête à saint François d’Assise semble a priori paradoxale, mais elle révèle quelque chose de très juste sur les dangers du don, sur les pièges qu’il peut receler.
Le vocabulaire lui-même témoigne de l’ambiguïté du don : en grec ancien, dôsis désigne à la fois l’action de donner et la dose de potion, qui peut être aussi bien un médicament qu’un poison – et l’on sait que le premier devient facilement le second quand elle n’est pas appropriée. Le mot gift qui signifie cadeau en anglais désigne en allemand un poison… Et les compléments d’objet très divers que l’on peut accoler au verbe donner indiquent aussi l’ambivalence de ce geste : on peut donner la vie, mais aussi – et presque plus facilement ! – donner la mort ; on peut donner un cadeau mais aussi une punition ; on peut donner une leçon de maths à un élève en difficulté, mais on peut aussi donner une bonne leçon à son adversaire, et il risque de lui en coûter cher… Et – last but not least – on peut donner un peu de soi-même, mais « donner quelqu’un » signifie le trahir, le livrer à ses ennemis…
Y aurait-il dans tout don un risque de trahison ? Tout don pourrait-il devenir un cadeau empoisonné ?
Une valse à trois temps
Il serait pourtant aussi vain que préjudiciable de chercher à éradiquer le don. Vain, car on le constate, même dans les sociétés dites développées, en grande part régies par des échanges marchands, le don garde une place fondamentale : il est au cœur des relations familiales comme des relations amicales ; il reste présent dans les relations professionnelles – les acteurs du travail social le savent bien, qui donnent tant d’eux-mêmes – comme dans les relations commerciales. Et c’est heureux qu’il vienne ainsi apporter un peu de gratuité, un peu de grâce, dans nos vies : que serait une société où tout serait compté, où l’argent serait roi ? Les relations n’y perdraient-elles pas beaucoup de leur saveur ?
Mais l’une des grandes difficultés du don – qui crée tant d’effets pervers –, c’est qu’il s’inscrit très souvent dans une relation asymétrique et qu’il vient renforcer cette inégalité. Ce n’est pas le cas lorsque l’on fait un cadeau à un ami ; mais quand on vient en aide à une personne en difficulté, il est clair que la relation n’est pas symétrique : d’un côté, quelqu’un qui est dépendant de ce qu’il reçoit ; de l’autre, quelqu’un qui a le pouvoir d’aider – ou pas – cette personne en difficulté alors que lui semble n’avoir besoin de rien. Marcel Mauss (1) a analysé avec finesse le cycle du don dans les sociétés traditionnelles – et cela reste vrai dans nos sociétés ; il s’agit d’une valse à trois temps : donner, recevoir, rendre. Si l’on me donne quelque chose, j’ai une quasi-obligation de l’accepter : ne pas le faire serait offenser gravement le donateur, même si le cadeau me déplaît. Mais ce don crée une dette, une situation extrêmement inconfortable : être débiteur, c’est être dans une certaine dépendance à l’égard de l’autre ; je ne pourrai me libérer de cette position qu’en donnant à mon tour quelque chose à mon donateur.
Une relation piégée
On comprend facilement combien les dons sont importants, et tellement précieux, pour faire vivre une relation, mais aussi combien ils peuvent la piéger. Si celui qui a reçu un don ne peut rien donner en retour, il se sent enfermé dans la dette ; une situation humiliante qui met en cause son image de lui-même. Il arrive d’ailleurs que le donateur cherche, à travers son geste, à affirmer sa supériorité… Mauss montre que, dans les sociétés traditionnelles, le don pouvait être un instrument de domination, une façon, même, de faire la guerre.
Il est d’ailleurs des situations où la réciprocité est quasi impossible, tant la hiérarchie est figée. L’illustre cette anecdote racontée par Véronique Margron et Fred Poché (2), à propos de Jean Genet qui a mis en scène de façon percutante, dans Les Bonnes, la relation de ces femmes avec celle qu’elles appellent Madame : « Une dame lui disait [à Jean Genet] : « Ma bonne doit être heureuse, je lui donne mes robes. » — « Très bien, répondit-il. Vous donne-t-elle les siennes ? » » Question impertinente – ou plutôt tellement pertinente ! – qui fait apparaître clairement la condescendance de ce geste, lequel souligne et renforce encore la hiérarchie existant entre elle et sa « bonne ». Forte du sentiment de sa générosité, cette dame s’est-elle d’ailleurs jamais demandé si son employée appréciait ses cadeaux ?
Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?
La tradition chrétienne, qui valorise tellement l’acte de donner, peut-elle aider à sortir de ces difficultés ? On peut a priori en douter, car la charité chrétienne a souvent été exercée de façon humiliante pour ses prétendus bénéficiaires. Pensons par exemple à la dame patronnesse caricaturée en chanson par Jacques Brel…
Et pourtant, il y a dans cette tradition bien des richesses qui peuvent aider à créer des relations plus justes entre donateurs et donataires, même en situation d’inégalité. Tout d’abord, invitant à donner généreusement, les textes bibliques rappellent que les humains ne sont pas la source du don. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1 Corinthiens 4.7) demandait l’apôtre Paul aux Corinthiens qui avaient tendance à se gonfler d’orgueil. Nous sommes bien loin de l’image du self made man que la société occidentale tend à imposer… Quand elles exercent la générosité, les personnes prennent simplement leur place dans la grande chaîne du don qui manifeste et entretient des liens de solidarité. Davantage même : se reconnaître soi-même pauvre devant Dieu oblige à modifier radicalement le regard que l’on porte sur les personnes en difficulté. Ce sont des frères et sœurs en humanité, pareillement aimés de Dieu. Impossible dès lors de les regarder de haut… Enfin, en affirmant que la terre est à Dieu – une terre qui nous est confiée pour que nous la gardions, et non donnée en propriété –, la tradition biblique vient subvertir l’idée même du don : si rien ne nous appartient, ce à quoi nous sommes invités, c’est à partager ce qui est généreusement mis à la disposition de tous.
Aussi fondamental soit-il pour créer des relations plus justes, ce changement de regard du donateur n’est pas pour autant suffisant pour éviter chez ceux qui ont besoin d’aide le sentiment d’humiliation. Il s’agit que cet état d’esprit se traduise dans des pratiques respectueuses de chacun, de sa dignité, de sa liberté de choix, de sa capacité à entrer à son tour dans la valse du don… Des pratiques qui traduisent une vraie reconnaissance de l’autre, et une vraie reconnaissance à son égard, pour ce qu’il est, pour ce qu’il nous apporte, souvent sans le savoir. Ce dossier de Proteste explore quelques-unes de ces pratiques qui contribuent à créer des relations plus égalitaires susceptibles de faire grandir chacun des partenaires.
Mais, ne l’oublions pas, apprendre à donner exige d’apprendre d’abord à recevoir…
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