Donner de soi est communément compris comme un mouvement vers l’autre, prendre soin d’autrui paraît davantage relever d’un engagement ; quant à la sollicitude, elle évoque une dimension plus spirituelle. À travers cette variété est décrite la nature même du service rendu.

L’expérience diversifiée du don

On raconte parfois d’un air moqueur l’histoire de cette femme qui, croisant un SDF, lui tend un euro assorti de cette injonction : « Et surtout, ne le buvez pas ! » Son don accompli, elle regagne fièrement son logis.

Qui n’a pas croisé une fois dans sa vie un regard d’une immense bonté, dans lequel tout semble se dissoudre dans un accueil inconditionnel ? Parfois, ce même regard peut aussi donner la furtive impression d’une forme de souffrance.

Ces deux expériences se situent sur des plans différents. La première relève de la morale et de l’aide. Aussi caricaturale soit-elle, son mouvement est intéressant : elle décrit un acte qui part de soi vers l’autre, la volonté de prendre soin d’autrui à travers le don. La seconde scène touche à la rencontre d’âmes à travers le regard. Elle traduit un accueil, une résonance de deux vulnérabilités l’une par l’autre, un échange en humanité. Mais le fond de souffrance décelé dans le regard interroge : cet être lumineux n’aurait-il pas su se protéger ? Aurait-il trop donné ? Les deux situations pourtant illustrent le don de soi.

Prendre soin de l’autre et de soi

Derrière le don apparaît la notion de prendre soin, vue comme une ouverture à l’autre, un mouvement vers lui. Souvent discrète, invisible, cette attention à l’autre transforme les relations. Elle crée du lien, tisse une communauté humaine fondée sur la reconnaissance mutuelle. L’épisode de la COVID a illustré combien était centrale cette notion, portée par un personnel soignant qui avait l’engagement chevillé au corps.

Son courage et sa disponibilité révèlent une capacité à aimer, rappellent que les êtres sont interdépendants et liés par des besoins, des fragilités, des élans de solidarité.

Un effet transformateur

La description du souci de l’autre a trouvé une définition, dans les années 1980, avec ce qu’on appelle l’éthique du care, issue notamment des travaux de l’Américaine Carol Gilligan à Harvard. On y mentionne l’attention à l’autre dans sa vulnérabilité, la responsabilité de se sentir préoccupé par ses besoins, la compétence permettant une action ajustée, la réciprocité du soin.

Mais s’il a un effet transformateur indéniable, le care reste un état d’esprit volontariste. Il correspond à un mouvement qui part de soi vers l’extérieur.

La sollicitude : vers une diaconie

Pour traduire en français cette éthique, le mot sollicitude a été choisi. Il est intéressant en ce qu’il évoque d’autres dimensions, plus spirituelles, et fait écho à certaines notions du protestantisme.

Pour les réformateurs, la grâce est première et c’est le sentiment d’être aimé qui fonde l’action concrète et le regard posé sur autrui. En ce sens, le don est avant tout vécu dans sa dimension relationnelle, le soin s’appuie sur l’accueil du besoin de l’autre. La sollicitude correspond à ce mouvement intérieur qui consiste à accueillir en soi la réalité d’autrui ; elle est dès lors l’expression d’une spiritualité, une manière de vivre l’agapè de l’Évangile. C’est par elle que l’action sociale, dans le cadre de la grâce, devient diaconie.