Entre violence et fraternité

Entre violence et… fraternité

« Fraternité » et « violence » : ces deux termes sonnent comme deux contraires. Et pourtant… Un texte de Frédéric Rognon, professeur de philosophie.

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Publié le 17 avril 2018

Le quiproquo vient de ce que le vocable « fraternité » peut être compris d’au moins deux façons : comme l’expression d’une solidarité, et même d’une vive communion (lorsque nous disons que nous vivons « en frères et sœurs ») ; mais aussi comme le simple constat d’« avoir » des frères et des sœurs, d’« être » le frère ou la sœur d’un tel ou d’une telle, c’est-à-dire d’avoir les mêmes parents (biologiques ou d’adoption, d’ailleurs). Ainsi la fraternité au sens deux ne préjuge pas de la fraternité au sens un : les rapports de filiation ne disent rien de la qualité des relations vécues et entretenues. Et c’est ici que la violence peut se glisser  : au sein des familles, entre frères et sœurs, qui deviennent alors «  frères ennemis  » (l’équivalent de « sœurs ennemies » est plus rare !). D’où la création du néologisme « frérocité », amalgame entre les termes de « frère » et de « férocité ». La violence doit ici être comprise dans son sens le plus large, et sous ses formes les plus diverses : violences physiques, mais aussi psychologiques et symboliques.

La Bible en regorge d’exemples  : souvenons-nous, dans le livre de la Genèse, de Caïn et Abel, de Jacob et Esaü, de Joseph et ses frères, mais aussi dans le Nouveau Testament, du fils prodigue et de son frère, de Marthe et Marie, sans parler d’Hérode et de son cher frère Philippe, dont il avait subtilisé la femme…

“Non, le fait d’être membre d’une fratrie n’est pas la garantie de séjourner en villégiature au bord d’un long fleuve tranquille”

Jalousies, animosités, mensonges, subterfuges, duplicité, trahisons, vengeance, vente en esclavage, et jusqu’au meurtre  : avoir des frères ou des sœurs, selon le témoignage biblique, n’est manifestement pas toujours une sinécure. La palme revient tout de même aux deux jumeaux Jacob et Esaü, qui se battaient déjà dans le ventre de leur mère !

La fratrie n’est pas un long fleuve tranquille

Nous en avons aussi l’expérience aujourd’hui, dans nos propres vies  : en nous souvenant de notre enfance, de nos relations avec notre frère aîné, «  le chouchou  », ou avec notre sœur cadette, « la chipie » ; et en observant le comportement de nos enfants, que l’on aimerait tant voir jouer et grandir en bonne entente, et qui cependant se disputent et nous appellent à l’arbitrage. Les choses ne s’améliorent pas forcément en devenant adultes  : l’éloignement géographique, la vie professionnelle souvent trépidante, le rôle du conjoint, la dispersion des centres d’intérêt, auront pour effet de raré- fier les contacts. Et les relations auront même plutôt tendance à s’envenimer lorsque surgiront des questions d’héritage à partager. Non, le fait d’être membre d’une fratrie n’est pas la garantie de séjourner en villégiature au bord d’un long fleuve tranquille…

Nous sommes des êtres mimétiques

Comment comprendre cette fréquence de la «  frérocité  »  ? René Girard 1 nous en donne une clé de lecture  : plus nous sommes proches, plus nous risquons d’être rivaux, car nous désirons posséder la même chose. Vous pouvez mettre deux frères en bas âge dans une même pièce face à une montagne de jouets…  : ils voudront tous les deux avoir le même jouet  ! Et si l’un des deux se détourne finalement du jouet convoité jusqu’alors pour en saisir un autre, le premier jouet ne présentera aussitôt plus aucun intérêt pour son frère, qui désirera maintenant détenir 1 Anthropologue et philosophe français, 1923 – 2015. le nouveau jouet, à son tour convoité par les deux, et ainsi de suite. Car nous sommes des êtres mimétiques, et ce qui nous intéresse ne tient pas à la valeur d’une chose, mais à ce que cette chose soit désirée par l’autre, le frère devenu rival, ce qui la rend infiniment désirable. La porte est ainsi ouverte à toutes sortes de violences, plus ou moins latentes ou manifestes.

De la fraternité de sang à la fraternité d’esprit

Alors, quelle issue  ? Comment sortir des impasses de la rivalité mimétique ? Comment faire en sorte que la fraternité de sang conduise à la fraternité d’esprit  ? Voici quelques pistes. René Girard suggère que l’imitation du Christ nous arrache à l’imitation réciproque des frères et sœurs, car elle est la seule qui ne se traduise pas en rivalités : au contraire, elle conduit tous ceux qui s’y engagent à se réconcilier entre eux. Concrètement, cela peut signifier trois choses  : prendre conscience qu’au-delà de nos parents charnels, nous sommes toutes et tous filles et fils d’un même Père céleste, qui s’identifie à l’amour («  Dieu est amour  ») et nous a créés par amour, et donc faire prévaloir cette union primordiale sur toute considération d’égos  ; ensuite, réaliser qu’à la différence de nos amis, choisis par affinités, nous ne choisissons pas nos frères et sœurs, qu’ils nous sont donc confiés, que nous en sommes responsables («  je suis le gardien de mon frère  »), et qu’avec eux c’est la fraternité elle-même (au sens de la communion) dont nous avons la mission de prendre soin  ; enfin, articuler à la «  fraternité d’origine  » une « fraternité d’horizon » : les défis que nous avons à relever, au niveau planétaire comme au niveau de nos familles, sont d’une telle ampleur que nous ne pouvons nous y atteler qu’ensemble. Martin Luther King disait  : «  Il nous faut, ou bien apprendre à vivre ensemble comme des frères et sœurs, ou bien périr tous ensemble comme des imbéciles ».

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