La culture du flux et le déni
Réflexion

La culture du flux et le déni

Le manque de masques de protection en France au début de la pandémie reflète l’échec d’une culture du flux, qui a évincé la culture du stock. L’expérience invite à réinvestir l’espace, le temps, le corps, la vulnérabilité, au lieu de les dénier.

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Publié le 29 août 2020

Auteur : Pierre-Olivier Monteil

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Texte publié dans le numéro 2020/2 de Foi&Vie.

Le manque de masques de protection constaté en France dès le début de la pandémie du Covid-19, et qui sévit toujours des semaines plus tard, marque l’échec d’une culture du flux, qui s’est imposée au prix de l’oubli de la culture du stock. À croire que l’idée de réserves stratégiques relevait d’une conception dépassée de la santé publique, sans doute remplacée par le modèle de la production à flux tendu. Jadis réservée à l’industrie, cette dernière s’est étendue aujourd’hui à la plupart des secteurs d’activité : restauration rapide, services de réclamation, urgences hospitalières, et même les salons de coiffure. Le concept repose sur trois principes : zéro stock, zéro délai, zéro erreur. On postule que l’absence de stock va contraindre à une réactivité maximale dans la réponse immédiate apportée à l’usager ou au client, tout en assurant la meilleure qualité possible. C’est une culture de l’urgence, du stress, voire de la fuite en avant.Car le propre du flux tient à sa fragilité : il peut se rompre à tout instant. C’est ce qui permet de capter l’attention des agents de production et de les mobiliser au maximum de leurs capacités (1). Inversement, l’absence de stock libère de la surface au sol et permet des économies de gestion. Si nécessaire, la rapidité des flux économiques à travers la planète, pense-t-on, y remédiera sans délais, le moment venu. L’hyper-rotation des actifs, précepte enseigné dans les écoles de gestion, semble ainsi avoir contaminé la sphère publique, comme l’observait Thomas Gomart (2). Il est à espérer que le drame de la pandémie, avec son cortège de décès, permette d’y réfléchir plus sérieusement.

L’enjeu dépasse largement la question des masques, ou des médicaments, car le phénomène est général. Les flux ont envahi nos modes de vie, qui portent désormais au pinacle le principe de mobilité. Flux de la circulation automobile, flux financiers, flux des conteneurs qui sillonnent les océans, flux ininterrompu des échanges numériques… Plus largement, c’est l’imaginaire du surf, qui s’enivre du mouvement, et des mécanismes bien huilés qui nous vouent à un monde pressé, contenu par des régulations automatiques. Nous vivons dans une société liquide, selon la métaphore du sociologue Zygmunt Bauman, auteur, entre autres, de La vie liquide (2006). Il souligne que le phénomène n’affecte pas que la gestion des choses, mais les manières de penser et de se comporter. La vie liquide est une succession de nouveaux départs. Elle implique des dénouements rapides et indolores. Le fait de savoir se débarrasser des choses prend donc le pas sur leur acquisition. Le moment de s’engager devient simultanément celui où l’on anticipe de se désengager. C’est la règle universelle du jetable.

Cette devanture a ses arrière-cours. Tandis que les flux circulent, il faut bien qu’ils finissent, tôt ou tard, par s’accumuler quelque part. L’éloge du flux a donc son envers, sa face plus honteuse : la réalité de ces entassements que l’on éloigne, ou que l’on […}

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