La grave grivoiserie de Griveaux
Débat

La grave grivoiserie de Griveaux

L’affaire Griveaux est emblématique d’un bras de fer entre différents systèmes de valeurs, ou différents systèmes d’absence de valeurs.

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Publié le 25 février 2020

Auteur : Philippe Malidor

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Peut-être faut-il remettre l’église au milieu du village.

Candidat LREM à la mairie de Paris, Benjamin Griveaux se retire de la course suite à la diffusion d’un document où, pour courtiser une belle jeune femme dont l’identité est aujourd’hui connue, il a fait preuve d’un romantisme exquis en filmant ses parties intimes afin de motiver la donzelle. Il aurait dû préalablement écouter « Les trompettes de la renommée » de notre ami Brassens qui était peut-être encore moins puritain que lui mais qui observait sur ses ébats une décence de bon aloi :

Souffrant d’une modestie quasiment maladive,
Je ne fais voir mes organes procréateurs
À personne, excepté mes femmes et mes docteurs.
Dois-je pour défrayer la chronique des scandales,
Battre le tambour avec mes parties génitales,
Dois-je les arborer plus ostensiblement,
Comme un enfant de chœur porte un saint sacrement ?

Et Madame Griveaux ?

Le dissident et peut-être artiste russe Piotr Pavlenski avait-il écouté Brassens traduit en russe avant de décider de prouver l’imposture du reportage de Paris Match et des valeurs familiales ostensiblement affichées par le candidat ? Comment peut-on contester les termes de son argumentation : « [Benjamin Griveaux] est quelqu’un qui s’appuie en permanence sur les valeurs familiales, qui dit qu’il veut être le maire des familles et cite toujours en exemple sa femme et ses enfants. » Là où M. Griveaux (dont le patronyme est une contrepèterie prophétique dans cette affaire) a raison, c’est quand il déclare : « Ma famille ne mérite pas cela, personne ne devrait subir une telle violence. » Effectivement, sa femme et ses enfants ne méritaient pas qu’il ait ce comportement, même si celui-ci était resté secret. Triste Saint-Valentin que fut celle de son épouse…

Or, cela, quasiment personne ne s’en émeut. Stanislas Guérini, délégué général de LREM, préfère hurler à l’atteinte contre la démocratie : « Je rappelle que Benjamin Griveaux n’a commis aucun délit dans cette affaire. Judiciairement, le débat ne se pose même pas, il est une victime. Il est victime d’un délit puni par la loi. » Judiciairement, oui, tout cela est exact. Éthiquement, il est beaucoup plus discutable de poser Benjamin Griveaux en victime. Et on voit bien que l’écart se creuse immensément entre la décence, les valeurs de morale privée autrefois évidentes, et la permissivité en matière sexuelle dont les seules limites sont aujourd’hui la pédophilie et la zoophilie. Libération, journal peu suspect de puritanisme, souligne que Gérard Larcher, Alain Duhamel, Bruno Bonnell, etc., entonnent un « refrain quasi pavlovien » (et non pavlenskien) en demandant le renforcement des barrières informatiques, la transparence des sources, etc. C’est-à-dire qu’on ne propose que des remèdes techniques à une affaire qui soulève un gros problème d’éthique.

À qui le tour ?

Car enfin, s’il ne s’agissait que d’un problème de diffusion abusive d’une information, si les enjeux éthiques n’étaient pas en cause dans cette affaire, pourquoi M. Griveaux démissionne-t-il ? Si, comme on le laisse entendre implicitement, il n’y a pas de honte à se filmer dans une posture plus qu’intime et même scabreuse, pourquoi M. Griveaux n’a-t-il pas continué sa campagne en ignorant la diffusion de ces images ? Si ces images n’ont rien de honteux dans une société où tout semble permis et, à force, relativement indifférent, pourquoi parler de diffamation ? Et pourquoi cette démission qui sonne comme un aveu, d’autant plus que la véracité de ces images n’est pas contestée ?

D’autres ont crié au complot fomenté par les Russes. Comme si le Kremlin s’intéressait à M. Griveaux ! Comme si Piotr Pavlenski n’était pas un dissident russe anti-Poutine auquel la France a donné l’asile politique. Effectivement, le site sputniknews.com a de quoi s’amuser à bon droit : « [Griveaux] ne cherchera à aucun moment à nier être l’auteur de ces vidéos et les avoir envoyées à une jeune femme. Benjamin Griveaux a lui-même filmé ces vidéos, et les a lui-même envoyées à un tiers. À part de dire que le candidat LREM s’est auto-kompromat,1 il n’y a aucun rapport. Ce que le monde politique cherche à étouffer est pourtant simple. Le candidat choisi s’est saboté lui-même. Le fait qu’il entretienne ce genre de relations extra-maritales ne concerne personne d’autre que la famille Griveaux. Mais en les envoyant à une autre femme, il s’est exposé à ce qu’elles sortent un jour. » L’autre femme est une jeune personne remarquablement intelligente, Alexandra de Taddeo, dont l’érudition lui valut les honneurs de Fréquence Protestante…

La classe politique, dans une sainte unanimité, a fait bloc autour de Benjamin Griveaux en jouant le chœur des vierges effarouchées. Dans la France d’en bas, le ton était plutôt à l’amusement. Non seulement cette affaire est aussi sordide que les histoires de harcèlement sexuel de banlieue par Smartphones interposés, mais on voit bien que la classe politique, surtout celle de la génération des Macroniens, tremble de tous ses membres (virils ou pas) : à qui le tour ? Combien d’images, de vidéos sulfureuses, sont stockées quelque part, attendant d’être déballées sur Internet ?

Le crépuscule des hypocrites

On comprend pourquoi le pouvoir commence à serrer de plus près Juan Branco, l’avocat de Piotr Pavlenski, auteur du brûlot Crépuscule, que j’ai lu, et qui est si soigneusement rédigé qu’aucune attaque en diffamation n’a pu l’atteindre. Or, ce texte qui fait un tableau apocalyptique de la Macronie (très peu sur le plan des mœurs privées, beaucoup sur celui des mœurs politico-médiatico-financières) s’avère être, avec le recul, une formidable clef de décryptage des turbulences qui agitent notre pays depuis deux ans. N’en déplaise au très respectable Le Monde, Piotr Pavlenski, Alexandra de Taddeo et Juan Branco ne sont pas « un trio sans foi ni loi ». Ou alors ils ne le sont pas davantage que le personnage qu’ils ont atteint. Voilà bien ce qui gêne le « petit Paris », selon l’expression si juste de Branco sur un milieu consanguin et assez restreint qui se croyait à l’abri de tout et qui pensait pouvoir continuer à régner par le mépris.

Ces gens font immanquablement penser à ces hommes de pouvoir qu’étaient les « scribes et pharisiens hypocrites » si durement dénoncés par Jésus en Matthieu 23 : « Faites et observez donc tout ce qu’ils vous diront, mais n’agissez pas selon leurs œuvres, car ils disent et ne font pas. Ils lient des charges lourdes, difficiles à porter, pour les mettre sur les épaules des gens, mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. Toutes leurs œuvres, ils les font pour être vus des gens. »

Rien de cela n’est très nouveau. Ce sont les proportions et les techniques qui changent. En attendant, nos politiciens, avec leurs ordinateurs et leurs téléphones portables, feront bien de suivre les conseils de bon sens que nous donnons à nos gamins. Finalement, ne voyons-nous pas que nous sommes gouvernés par des enfants ?…

_____________

1- Le kompromat est une technique beaucoup utilisée en Russie consistant à sortir des documents compromettants pour faire tomber un adversaire politique.

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Ce qui était admis hier ne l’est plus aujourd’hui ; ce qui était tabou hier devient la norme aujourd’hui. Qu’en sera-t-il demain ? Gabriel Matzneff, cet écrivain qui se vante à longueur de livres d’avoir eu des relations sexuelles avec des mineurs garçons et filles, et parfois plusieurs à la fois, n’a pas été inquiété jusqu’à la parution du livre de Vanessa Springora, Le consentement. Il avait ses entrées « chez » Bernard Pivot et, plus récemment, dans l’hebdomadaire Le Point. Il avait des amis partout, depuis Jean-Marie Le Pen jusqu’à François Mitterrand (qui, après l’avoir encensé, aura pris, semble-t-il, ses distances). Il avait ce qu’on appelle, de l’entregent, ce qui lui aura permis de visiter des entrejambes de toutes sortes. Débauche chic et choc Autrefois, on appelait ces pratiques de la débauche, des mœurs dont le prolo de base n’avait, avant Internet, que de faibles échos auxquels, d’ailleurs, il n’osait croire tellement ces choses invraisemblables étaient loin des adultères ordinaires d’usine ou de bureau. Mais dans les milieux artistiques, notamment dans les années 70, ce n’était pas ce vocabulaire qu’on employait : les relations sexuelles entre adultes et mineur(e)s, bien qu’interdites par la loi, ne scandalisaient pas les beaux esprits. La transgression des élites avait même quelque chose de chic. Il y a eu des articles et des pétitions, signées par des gens comme Simone de Beauvoir ou le sieur Gabriel Matzneff lui-même, en faveur de la dépénalisation des relations sexuelles avec des mineurs, et cela dans des médias comme Le Monde mais aussi Libération qui s’en repentent ouvertement aujourd’hui. C’était l’époque où la liberté sexuelle servait de thérapie à tout. Tant qu’il n’y avait pas viol, tout allait bien. Mais c’est là qu’est le piège. Il est symptomatique que le livre de Vanessa Springora ait pour titre : Le consentement. Quand on est une gamine de 14 ans adulée par un écrivain de 50 ans, si on a une éducation un peu libre, on consent – et elle a consenti. Mais la facture psychologique, elle, est bien là par la suite. C’est tout le sens de son livre. Depuis cette époque libertaire où on prétendait faire ouvertement ce qu’on celait naguère, on a compris que la pédophilie est un crime. Aujourd’hui, des gens comme André Gide, qui célébrait les éphèbes et ne se privait pas d’en consommer, seraient poursuivis. On pourrait également citer le neveu d’un certain président de la République, qui avait écrit avoir consommé des « garçons » dans des pays exotiques, qui s’en est sorti parce qu’il a prétendu que ses écrits n’étaient pas forcément autobiographiques… et qu’il porte un nom qui le protège. Mais pour le reste, aujourd’hui, en matière de pratiques sexuelles, tout est toléré dans tous les sens. Et les taux de remboursement de la Sécurité Sociale sont un excellent baromètre des valeurs de la société. Ainsi, le Truvada, médicament antisida à effet immédiat, est vendu 341,21€ TTC remboursé à 100% par la Sécu, à destination des individus qui jouent à la roulette belge en s’accouplant avec n’importe qui et dans n’importe quelles conditions. Le sida est devenu le seul frein (sanitaire) aux pratiques sexuelles, il est désormais outrepassable grâce à cette molécule. Et ce qui, dans l’éducation sexuelle, remplace ce qu’on appelait « la morale », c’est le préservatif. Sortez couvert : telle est la seule exigence – pardon : le seul conseil – adressé aux jeunes. Le dernier tabou Il subsiste quand même un ultime tabou : toute pratique sexuelle est incritiquable, pourvu qu’elle soit « entre adultes consentants » (c’est entre adultes qu’on s’entend). Une fois cela posé, si on ose avancer que toutes les sexualités ne sont pas équivalentes, on tombe sous le coup de la loi (voilà pourquoi je suis obligé de parler à mots couverts). Et si on enseigne aux adolescents qu’une relation sexuelle devrait au moins être sous-tendue par des sentiments forts et de préférence destinés a priori à durer, on passe pour un ringard ou un catho intégriste. Donc, entre adultes consentants, aucune limite. Mais : 1) À partir de quel âge est-on sexuellement adulte ? Là-dessus, il y a débat. 2) Du fait qu’on est adultes consentants, est-ce à dire que tout se vaut et que rien n’a de conséquences sur les individus eux-mêmes, sur l’entourage, sur la société ? Je prends un simple exemple : la mode des couples échangistes, est-ce vraiment inoffensif ? Est-ce sans dommages physiques ? Est-ce sans incidences psychiques ? Est-ce spirituellement neutre ? (Cf. 1 Co 6.15-20, qui mérite mieux qu’une lecture condescendante). J’ai toujours pensé que les commandements divins ne sont pas là pour nous empêcher de vivre, mais pour nous protéger contre notre propre folie. C’est ainsi qu’on peut interpréter cette magnifique maxime du Christ : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat » (Mc 2.27 ; cela vaut même pour les zones touristiques si chères à M. Macron). Il est clair que l’Écriture, aussi bien dans la Loi que dans les histoires gratinées qu’elle raconte, plaide pour des pratiques sexuelles stables, non déconnectées de sentiments profonds, fidèles, et durables au moins dans l’intention. C’est excellent pour le bonheur. Pour son bonheur à soi… et pour le bonheur du/ de la partenaire, non traité/e comme un provisoire morceau de chair à plaisir. Matzneff peut bien mêler des élans mystiques pseudo-orthodoxes à ses émerveillements esthétiques, ce n’est pas d’amour qu’il parle. O tempora, o mores Comme je n’ai pas les moyens de m’offrir des avocats très chers (et qui, d’ailleurs, n’auront probablement pas mes convictions), je ne détaillerai pas ce qui me paraît sexuellement admirable, ou tolérable, ou moche, ou criminel. Je ferai simplement observer que tout ce qu’on nous présente comme évident et incritiquable aujourd’hui, était condamnable hier, voire considéré comme un trouble mental (et je ne prétends pas que l’on avait raison en tout il y a encore peu de temps). Cependant, n’y a-t-il pas quelque chose d’inquiétant dans l’extrême rapidité avec laquelle on a assisté à une inversion radicale de l’éthique sexuelle ? On le voit bien avec la bioéthique, avec les histoires de GPA, de PMA, de Mariage pour Tous et ses conséquences induites sur la filiation, etc. On n’a pas eu le temps de penser cela. 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Le blog de Philippe Malidor, collaborateur régulier de quelques périodiques protestants, chroniqueur sur Phare.fm, et surtout traducteur. Il aussi l’auteur de L’évangile du bricoleur (Farel, 2011), Camus face à Dieu (Excelsis, 2019).

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